Deuxième partie : derrière le désespoir, la peur d'être inaimable. Et trois peurs plus profondes encore, dont une cinquième apparue plus tard. Et le fantôme, ce pacte sacré qui ne se dénoue pas, même quand on se le promet.
Le désespoir d’être inaimable
Il y a une autre couche, plus sourde, plus ancienne. Le sentiment de ne pas être aimable. Pas dans le sens « j’ai des défauts insurmontables », mais dans le sens « même en me donnant entièrement, ça n’a pas suffi ». Cette équation tourne en boucle. J’ai donné tout, et ça n’a pas tenu, donc je dois être, quelque part, fondamentalement insuffisant. La logique est fausse, je le sais. L’impression, elle, reste.
Et le désespoir, ici, prend une forme particulièrement vicieuse. Plus je doute d’être aimable, plus je deviens fragile. Plus je deviens fragile, plus je me sens peu attirant. Plus je me sens peu attirant, moins je me montre. Moins je me montre, moins je rencontre. Moins je rencontre, plus je me convaincs que je suis seul pour toujours, donc désespéré. Et chaque tour de cette spirale renforce la conviction qui l’alimente. C’est un système, pas un destin.
Je sais, intellectuellement, qu’on n’est jamais aimé pour ses qualités seules, mais pour une rencontre, pour un timing, pour quelque chose qui échappe au mérite. Je sais que ce n’est pas parce qu’une relation a échoué que je suis irrecevable. Mais la connaissance n’efface pas le ressenti, et le ressenti, ces semaines-ci, est massif. Je vois mon ventre, je vois mes cernes, je vois ma fatigue. Je me dis qui voudrait de ça. Je le dis et j’en pleure.
Et puis les peurs, sous le désespoir
Le désespoir n’est pas seulement un poids du passé. Il se fabrique aussi par anticipation. Il s’organise autour de peurs très concrètes que je peux nommer, maintenant. Quatre peurs, qui se heurtent, qui se renvoient l’écho, et qui m’empêchent même d’imaginer la suite avec calme. Au fond, l’amour reste associé au danger.
Première peur. Vivre quelque chose de moins intense, et trouver ça fade. Une rencontre tiède, agréable, sans vertige. Une compagne douce, attentionnée, qui m’apporterait du soin et de la stabilité. Je sais déjà ce que je ferais. Au bout de quelques mois, je commencerais à m’ennuyer, à comparer, à me dire qu’il manque quelque chose. Et je partirais. Pas par cruauté, mais par incapacité à me contenter de moins après avoir connu plus. Cette peur me terrifie parce qu’elle ferait du mal à quelqu’un qui ne le mériterait pas, et parce que je me reconnaîtrais dans cette posture que je déteste.
Deuxième peur. Rester quand même. Par peur de me retrouver seul, par besoin d’un appui, par lassitude. Vivre une relation à la moitié de ses moyens, en sachant que je ne vibre pas vraiment. Sécurité oui, joie non. Présence oui, abandon non. Cette peur-là est presque pire, parce qu’elle dessine une vie où je deviendrais le témoin de ma propre tiédeur, jour après jour, sans avoir le courage de partir, parce que partir signifierait recommencer à zéro.
Troisième peur. Revivre, au contraire, quelque chose d’aussi intense et d’aussi profond que ce que je viens de vivre. Aimer à nouveau de cette taille-là, et être terrifié à l’idée que si cette personne aussi, un jour, s’en allait, je n’y survivrais pas. Pas mourir littéralement, je le précise encore, mais ne plus pouvoir me reconstruire. Cette peur-là est paralysante, parce que je sais maintenant que j’ai cette capacité à aimer démesurément. Et je sais aussi ce que démesurément veut dire, en termes de coût humain.
Quatrième peur. Ne plus me laisser aller. Pas être incapable d’aimer, je ne crois pas à cette formule, mais ne plus savoir reconnaître le moment où ça commence. Sentir quelque chose s’approcher, quelque chose de vivant, et rester poliment à distance. Rester correct, disponible en surface, présent dans les mots, et absent dans la profondeur. Comme si, sans y penser, j’avais monté une forteresse autour de mon cœur, pierre après pierre, et que je ne savais plus où était la porte. Cette peur est sourde. Elle ne fait pas de bruit. Elle s’installe. Elle ne refuse pas l’amour, elle le laisse passer sans le garder, et un jour je me réveillerais protégé, intact, et seul.
Et la mécanique cruelle, c’est que quand on porte des peurs de cette taille, on sait, quelque part, qu’on a un risque non négligeable de produire soi-même ce qu’on craint. Une peur trop forte se traduit en stratégies, en évitements, en sabotages discrets, en lectures biaisées des signaux. La peur de la fadeur me ferait partir trop vite. La peur de la solitude me ferait rester trop longtemps. La peur de la grande douleur me ferait fuir au moindre signe d’attachement réel. La peur de la forteresse me ferait tout tenir à distance, même ce qui pourrait me sauver. Quatre peurs, quatre manières possibles de creuser le sillon du désespoir en croyant l’éviter, comme si je marchais au bord d’un ravin en fixant le vide.
Je n’ai pas de réponse simple. Je peux seulement nommer les peurs, ne pas les laisser agir dans le silence, et essayer de ne pas en faire un programme. Les voir m’empêche, au moins, de leur obéir sans le savoir.
Le fantôme et le pacte sacré
Il y a une figure qui plane au-dessus de tout ça, et je vais lui donner son nom. Je l’appelle le fantôme. Ce n’est pas elle, ce n’est pas vraiment elle. C’est la trace qu’elle a laissée dans mon système nerveux, mêlée à mes propres projections, à ce que je voulais qu’elle soit, à ce que nous avions promis de construire. Le fantôme est plus présent qu’elle ne l’a jamais été, parce qu’il ne fait pas de bruit, parce qu’il ne ferme aucune porte. Il occupe.
Avec ce fantôme, il y a un pacte. Le mot est lourd, je l’assume. Nous nous étions promis quelque chose qui ressemblait à une destination commune, une langue commune, une intimité qui ne se renouvellerait nulle part ailleurs. Ce pacte n’a pas tenu en réalité, et pourtant il continue de vivre en moi, comme si la rupture matérielle n’avait pas suffi à le dénouer. Je l’ai d’ailleurs écrit, en juin 2024, dans un état de vérité où je ne maquillais plus rien.
Plus que je ne le voudrais, car je n’ai absolument aucun contrôle, et j’ai l’impression d’être à la merci de mon amour. Je l’ai dans la peau et je me sens lié.

Sortir d’un pacte sans le trahir, c’est ce que j’essaie d’apprendre. Le trahir, ce serait dire que ce que nous avons vécu n’avait pas de valeur, et ce serait faux. Le maintenir tel quel, c’est continuer à vivre dans une relation qui n’existe plus. Il faut donc inventer un troisième geste, une manière de rendre hommage à ce qui a été sans rester prisonnier de ce qui n’est plus. Je n’ai pas trouvé ce geste. Je le cherche.