On me pose régulièrement des questions sur ce que le bouddhisme dit de l'amour et de la sexualité. Et je comprends pourquoi. Quand on entend parler de non-attachement, de détachement, de renoncement au désir, on peut légitimement se demander s'il reste une place pour l'amour charnel, pour l'élan du corps vers l'autre, pour cette envie folle de toucher, d'embrasser, de se fondre dans quelqu'un.
La réponse est oui. Mais pas n'importe comment.
En amour, il existe différents types de recherche qui sont, selon le bouddhisme, toutes des illusions : la fusion et l'idylle, la passion sexuelle, la sécurité garantie à vie, un remède à la solitude. Et quand j'ai lu cela pour la première fois, ça m'a fait l'effet d'une douche froide. Car j'ai reconnu dans chacune de ces illusions quelque chose que j'avais moi-même cherché, à un moment ou un autre de ma vie. Et peut-être vous aussi.
Les moments de fusion peuvent exister. Ils sont même magnifiques quand ils surviennent. Mais le bouddhisme nous dit qu'ils doivent rester transitoires, pas devenir un mode de fonctionnement du couple. Car vouloir fusionner en permanence avec l'autre, c'est nier qu'il est un être à part entière, avec ses propres besoins, ses propres espaces de silence. C'est vouloir combler un vide en soi en se perdant dans l'autre. Et ça, ça ne peut pas tenir.
La passion sexuelle, quand elle est le seul ciment d'une relation, est considérée comme dangereuse car elle mène à un attachement excessif. Ce type de relation est basé sur des pulsions qui, inévitablement, s'amenuisent avec le temps. Et quand elles s'amenuisent, si rien d'autre n'a été construit, la relation s'effondre. Je l'ai vu autour de moi. Je l'ai vécu. Ce moment où l'on se regarde et où l'on réalise qu'on ne sait pas vraiment qui est la personne en face de nous, parce qu'on n'a jamais pris le temps de la connaître au-delà du désir.
Penser qu'une relation amoureuse peut être immuable, c'est avoir ce que le bouddhisme appelle une "vue erronée". C'est ignorer que l'impermanence est la base de l'existence. Tout change. Tout. Les relations à long terme méritent que nous y mettions toute notre énergie, car elles présentent de remarquables occasions de croissance et d'enrichissement mutuels. Mais toutes sont destinées à se transformer, car rien ne reste jamais identique. Et paradoxalement, c'est en acceptant pleinement cette impermanence que l'on donne le plus de chances à sa relation de durer. En ne tenant jamais rien pour acquis, en se rappelant que personne ne peut se dire complètement à l'abri d'une rupture ou d'un abandon, nous serons plus réceptifs à notre partenaire, plus attentifs à ce qui se passe en nous, et plus à même d'apprécier, jour après jour, la valeur de notre relation.
Et concernant la solitude, croire que le seul fait d'être en couple va résoudre notre sentiment de solitude nous place dans une situation où nous ne sommes plus capables d'exercer notre discernement. On prend la première personne qui se présente, non pas parce qu'elle nous correspond, mais parce qu'elle est là. Et ça, c'est une recette pour la souffrance.
Alors, qu'est-ce qu'aimer, pour le bouddhisme ?
C'est simple et vertigineux à la fois : aimer, c'est vouloir le bien de l'autre. Tout le reste est attachement. Il faut davantage s'attacher à aimer l'autre plutôt que chercher à tout prix à se faire aimer de lui en recherchant son approbation, en étant possessif, jaloux. Le bouddhisme compare l'amour véritable à celui d'une mère pour son enfant : elle l'aime peu importe ses actes, elle veut son bonheur, et elle ne se demande pas, ni ne lui demande, s'il l'aime en retour.
Quand j'ai entendu cette comparaison pour la première fois, elle m'a bouleversé. Car elle met le doigt sur quelque chose de fondamental : l'amour le plus pur est celui qui ne demande rien. Et combien de nos relations amoureuses sont construites sur l'inverse ? Sur un échange permanent de "je te donne à condition que tu me donnes" ?
Se rencontrer ne suffit pas, il faut apprendre à se connaître. Et pour le bouddhisme, chaque rencontre est le fruit des karmas des deux personnes concernées. Elle est donc nécessaire autant qu'inévitable. Nécessaire car elle arrive à point nommé pour nous enseigner quelque chose et nous faire progresser. Inévitable comme l'est toute relation de cause à effet. Cela ne veut pas dire que toute rencontre est destinée à durer. Cela veut dire que chacune a un sens, même celles qui se terminent dans la douleur.
Mais pas simple de voir juste quand on tombe amoureux, n'est-ce pas ? Le bouddhisme ne nous dit pas d'occulter nos émotions. Il nous dit de les observer, comme s'il s'agissait de nuages traversant le ciel bleu de notre esprit, ou du tonnerre qui éclate au-dessus de nos têtes, s'éloigne puis disparaît au loin. Il faut accueillir la perturbation que l'autre suscite en nous, tout en restant maîtres de nous-mêmes et capables de discernement. Et ça, croyez-moi, c'est un exercice quotidien. L'élan du cœur est puissant. Il peut nous aveugler complètement si on le laisse faire.
Il existe une pratique que j'ai trouvée à la fois dérangeante et libératrice. Le bouddhisme l'appelle parfois la méthode des "piqûres homéopathiques" : pour éviter d'idéaliser l'autre, on s'efforce d'observer avec lucidité les petits détails qui nous agacent, les comportements que nous peinons à comprendre. Une attention accrue aux défauts de l'être aimé nous aide à le voir comme un être humain et non comme le concentré de perfection que l'on peut se complaire à imaginer. Le dalaï-lama conseille même de se demander si nous aimerions encore l'être aimé s'il nous trompait, faisait quelque chose de fortement répréhensible, ou perdait un bras ou une jambe dans un accident. Cet exercice n'est pas très plaisant, je vous l'accorde. Mais il permet d'avoir une idée plus claire de la qualité de nos sentiments et des places respectives qu'y tiennent l'ego et l'amour-compassion.
La première fois que j'ai fait cet exercice honnêtement, j'ai été surpris de ce que j'ai découvert sur moi-même. Sur ce que j'appelais "amour" et qui n'était parfois qu'un besoin de me sentir aimé, validé, important aux yeux de quelqu'un. C'est une prise de conscience inconfortable, mais salutaire.
Bien se connaître, se laisser le temps de se découvrir mutuellement, le bouddhisme insiste beaucoup sur cela. Il préconise de prendre son temps pour passer certaines étapes dans l'histoire du couple, y compris l'intimité physique. Car généralement, en précipitant les choses, nous exprimons notre besoin de sécurité affective, notre peur de ne pas plaire, notre peur d'être abandonné. Passion sexuelle et intimité véritable sont alors confondues, et ce trop rapidement. On croit se rapprocher de l'autre en brûlant les étapes, alors qu'on ne fait que fuir la vulnérabilité que demande une vraie connexion.
Et c'est là qu'on arrive à la question que beaucoup se posent : le désir sexuel est-il compatible avec le bouddhisme ?
Pour Bouddha, le désir n'est pas mauvais en soi, à condition de ne pas en devenir esclave. Le désir est par définition un état de manque. Quand il est satisfait, il revient, toujours. Le désir sexuel sans frein résulte en une soif inextinguible. Une relation sexuelle épanouie est quelque chose de beau, de sain, de profondément humain. Mais si elle est exagérée, si elle devient le centre de tout, elle peut conduire à négliger les autres aspects de la relation et à sous-estimer certaines failles ou carences qui se révèleront un jour.
L'antidote recommandée par le bouddhisme, lorsque la passion sexuelle s'amenuise avec le temps, et généralement plus rapidement chez l'une des deux personnes, est de se contenter de ce qu'on a. Non pas dans le sens d'une résignation triste, mais dans le sens d'une gratitude pour ce qui est. Apprécier ce que l'on vit plutôt que regretter ce qui n'est plus. C'est encore et toujours cette question du non-attachement : ne pas s'accrocher à l'image de ce que la relation a été, mais embrasser ce qu'elle est en train de devenir.
Le bouddhisme a aussi des positions concrètes sur la sexualité. Il définit un certain nombre d'actes nuisibles, dont certains sont nuancés. Tout ce qui relève de l'échangisme est considéré comme très négatif. La chasteté n'est pas demandée, ni même recommandée, avant le mariage. L'adultère est considéré comme un acte nuisible, car il implique un mensonge et une trahison de la confiance. L'homosexualité n'est pas un problème si les deux personnes sont consentantes.
Et les rapports oraux et anaux ne sont considérés comme négatifs que s'ils entraînent un sentiment de culpabilité chez l'un ou l'autre des partenaires. Si ce n'est pas le cas, libre à chacun de faire ce qu'il veut. J'ai trouvé cette nuance remarquable : ce n'est pas l'acte en lui-même qui est jugé, mais la souffrance qu'il peut engendrer. C'est très différent d'une morale qui classe les actes en "bien" et "mal" de manière absolue.
La chasteté est demandée aux moines et moniales ordonnés, mais ne représente pas en soi une voie d'accès à l'éveil. Elle leur est demandée dans le but de favoriser la concentration de leur esprit dans des buts spirituels. Pour nous autres, laïcs, la voie est différente : il s'agit de vivre pleinement notre humanité, y compris notre sexualité, tout en cultivant la conscience de ce que nous faisons et de pourquoi nous le faisons.
Un dernier point qui me tient à cœur. Être en couple ne doit pas nous isoler des autres. Au contraire, le bouddhisme considère que l'amour partagé dans un couple devrait développer notre capacité à aimer tous les autres. Si votre relation vous replie sur vous-même, si elle vous coupe du monde, quelque chose ne va pas. L'amour véritable rayonne. Il ne se confine pas.
Et pour finir, le bouddhisme considère qu'une relation ne peut être saine et vivante que dans le cadre d'une polarité de hauts et de bas, de flux et de reflux, de satisfaction et d'insatisfaction. J'ai mis du temps à comprendre cela. On nous vend tellement l'idée que le bonheur à deux devrait être un état permanent, une ligne droite ascendante, que les moments difficiles nous font croire que quelque chose est cassé. Mais rien n'est cassé. C'est simplement la vie qui fait ce qu'elle fait. Et c'est dans l'acceptation de ces mouvements, de ces vagues, que l'on trouve la paix dans une relation.
Pas la paix de celui qui ne ressent plus rien. La paix de celui qui a cessé de lutter contre ce qui est.