Ces derniers jours, j'ai entendu deux fois la même idée reçue que je me dois de démentir, car l'image de l'autiste dans sa bulle, qui ne ressent rien, qui n'éprouve rien, est fausse. Vraiment fausse.
S'il vous plaît, ne pensez pas cela. S'il vous plaît.
Je ne représente pas tous les autistes aspergers, mais je vais vous expliquer comment je ressens, comment je vis les choses de l'intérieur. Parce que de l'extérieur, je sais ce que vous voyez. Vous voyez quelqu'un qui semble distant, parfois froid, qui ne réagit pas toujours comme vous l'attendriez. Et je comprends que vous puissiez en tirer la conclusion que rien ne se passe à l'intérieur. Mais c'est exactement l'inverse.
Je ressens des choses. Profondément. Et tout le temps, je dirais. La plupart du temps, du mal-être, sauf lors de certaines périodes de méditation intensive, lorsque je pratique le reiki et la sophrologie quotidiennement, lorsque je fais du sport... je vis alors de belles périodes très positives où je me sens plus empathique que d'habitude, plus connecté aux autres, plus en paix avec moi-même.
Comme le dit Julie Dachez, nous ressentons très fortement les émotions, de manière généralement exagérée. Si je suis triste, je suis très triste. Si je suis joyeux, je me sens très joyeux. Si j'aime, je vais aimer profondément. Il n'y a pas, en ce qui me concerne, de demi-mesure. Et c'est finalement tout le problème. Car cette intensité, quand elle est positive, est magnifique, elle donne une profondeur à l'existence que beaucoup de gens ne soupçonnent pas. Mais quand elle est négative, elle peut être écrasante. Il n'y a pas de curseur que l'on peut baisser. C'est tout ou rien.
Je peux être très ému par un poème, une chanson, un film ou plusieurs passages d'un film, un livre. Je parlais dans un autre article de la souffrance animale, de celle de mes enfants ou de mes amis très proches que je ressens profondément et que j'aimerais apaiser. Je peux me sentir très en colère quand les gens sont éloignés les uns des autres, ne respectent pas la planète, ne respectent pas les autres. Je suis aussi très blessé quand je suis jugé. Et cette blessure ne passe pas en quelques minutes comme chez d'autres personnes. Elle reste. Elle s'installe. Elle tourne en boucle dans ma tête parfois pendant des jours.
Il est véritablement injuste de dire que les autistes asperger ne ressentent rien.
Ce qui est vrai en ce qui me concerne, c'est que je ne comprends pratiquement jamais les gens : leur manière de penser, leurs réactions, leurs émotions et sentiments. J'ai en permanence la sensation d'être un extraterrestre sur cette planète et j'avais pour habitude, à 20 ans, de regarder mes semblables en pensant : "que les humains sont étranges". Avec le recul, je réalise que ce n'est pas qu'ils sont étranges. C'est que je fonctionne différemment. Et ni l'un ni l'autre n'est meilleur ou moins bien. C'est simplement un autre câblage.
Je dois intellectuellement comprendre les émotions des autres. Ce qu'il faut faire, dire, ne pas faire et ne pas dire. Là où la plupart des gens saisissent intuitivement qu'il faut dire telle chose dans telle situation, moi je dois le calculer. C'est un effort constant, épuisant, et malgré cela je commets beaucoup d'impairs sociaux. Des moments où je dis quelque chose qui blesse sans m'en rendre compte, ou au contraire où je ne dis rien alors que l'autre attendait un mot de réconfort. Et quand je m'en rends compte après coup, la culpabilité est immense.
Je me coupe tant de moi-même quand je suis à l'extérieur qu'il devient extrêmement difficile pour moi de montrer mes émotions, de partager mes sentiments. C'est devenu naturel de me déconnecter de moi-même la journée pour fournir toute mon énergie à jouer le jeu de la socialisation, ce qui entraîne chez moi une fatigue immense. Imaginez que vous passiez votre journée entière à parler une langue étrangère que vous ne maîtrisez qu'à moitié, en essayant de ne pas faire de faute, en guettant les réactions des autres pour vérifier que vous avez dit la bonne chose. C'est cela, mon quotidien social. Et le soir, quand je rentre chez moi, je suis vidé.
Cette fatigue me pousse à voir très peu de gens si c'est possible le soir et les week-ends, pour enfin me reconnecter à moi-même, pour enfin analyser mes émotions. Ce temps seul n'est pas de l'isolement. C'est une nécessité. C'est le moment où je peux enfin comprendre ce que j'ai ressenti dans la journée, démêler les fils de mes émotions, retrouver qui je suis sous le masque social que j'ai porté pendant des heures.
De manière générale, mes émotions sont confuses, intenses, et s'emmêlent. Parfois, elles sont si mélangées que je ne sais pas vraiment ce que je ressens réellement et je reste impassible, ou j'ai une réaction décalée, car je ne sais pas exactement comment je me sens à l'intérieur. C'est compliqué, stressant, et ça provoque en moi un mal-être global, général. Il m'arrive de pleurer sans savoir si c'est de tristesse, de frustration, de colère ou simplement de surcharge. Et paradoxalement, dans des moments où tout le monde autour de moi est ému, un mariage, un enterrement, une bonne nouvelle, il m'arrive de ne rien ressentir sur le moment, et d'être submergé par l'émotion des heures ou des jours plus tard, quand mon esprit a enfin fini de traiter l'information.
Cependant, ce que j'observe vraiment, c'est que je ressens souvent le désir d'aider les gens, d'être là pour eux, même si je ne sais pas ce que je devrais faire. Ce désir est authentique. Il est même l'un des moteurs les plus puissants de ma vie.
Dire que nous n'aimons pas les gens, que nous ne ressentons rien, que nous ne pouvons être émus ou touchés... c'est véritablement se tromper sur les personnes avec autisme asperger.
En fait, le manque d'expression des émotions, le "manque d'empathie" qui semble être le mien, les réactions décalées font que l'on pense que les personnes avec autisme ne ressentent rien. Et penser cela de nous... en ce qui me concerne, ça me fait très mal.
Ça me fait mal car je me coupe tellement de moi que je me sens souvent peu touché par ce qui arrive à la plupart des gens, et je me sens si mal de ne rien ressentir dans ces moments-là. Mais en même temps... je me sens si coupé de moi-même quand je suis à l'extérieur, que je ne peux pas espérer ressentir quelque chose concernant les autres. C'est un cercle que j'essaie de briser, jour après jour, en osant être un peu plus moi-même en société, en acceptant que mes réactions soient différentes, en cessant de m'excuser d'exister autrement.
Mon but est de me connecter profondément aux gens. En cessant d'avoir des discussions légères. En partageant nos émotions, nos sentiments, en laissant tout cela sortir. En véritablement tentant de montrer qui nous sommes. Et là, je vous promets que vous ne penserez plus que nous sommes des personnes froides, insensibles, qui ne ressentent rien, qui n'ont aucune empathie. Vous découvrirez des êtres qui ressentent intensément, peut-être trop, qui sont souvent très fatigués de devoir jouer le jeu social, d'échanger à longueur de journée.
Mais qui ressentent. Profondément. Et qui tentent de vous comprendre même si c'est déjà difficile de nous comprendre nous-mêmes.
À voir : http://www.syndromedaspergerlewebdoc.fr/
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