Il y a des lieux qui vous changent. Pas de manière spectaculaire, pas du jour au lendemain, mais quelque chose se déplace en vous, silencieusement, et quand vous en repartez, vous savez que vous ne verrez plus les choses de la même façon. Le centre bouddhiste kadampa, dans la campagne du Mans, a été ce lieu pour moi.
J'y ai passé six jours. Six jours de silence, de méditation, de conversations profondes avec des inconnus, de ménage, de prières chantées, et de remise en question. Et avant d'aller plus loin, je sais qu'il y a de nombreuses rumeurs sur ce centre comme étant une "secte". Je peux vous assurer que ce n'est pas le cas. À aucun moment je n'ai senti qu'on essayait de m'imposer des idées ou de contrôler mon esprit. Les gens que j'y ai rencontrés, qu'ils soient là pour une semaine, un week-end, plusieurs mois ou parfois plusieurs années, m'ont tous paru très sains d'esprit. Et surtout, très libres.
Ce centre bouddhiste est un lieu calme, empli de sérénité. Rien qu'à vous en parler, j'éprouve le désir d'y retourner.

Le centre kadampa (photo tirée du site)
Le matin, j'étais libre. Ce mot prend un sens particulier dans un tel endroit. Libre, cela voulait dire : je pouvais être en silence — ce qui implique la non-communication, même par le regard —, lire, méditer, parler avec des moines que je croisais, me promener dans la forêt, ou simplement m'asseoir et ne rien faire. Et c'est étrange comme "ne rien faire" peut être difficile quand on a passé toute sa vie à remplir le moindre espace vide par de l'activité, du bruit, des pensées. Les premiers jours, le silence m'a dérangé. Il faisait remonter des choses que je n'avais pas envie de regarder. Et puis, doucement, il est devenu un ami.

Non, ce n'était pas ma chambre! (photo tirée du site)

(photo tirée du site)
Nous mangions à 13 heures, végétarien bien sûr. Mon corps a eu du mal à s'y adapter — j'avais tout le temps faim et me sentais un peu plus fatigué. Mais il s'est passé quelque chose d'inattendu : cette légèreté du corps a rendu mon esprit plus clair, plus disponible. Comme si manger moins lourd libérait de l'espace en moi pour autre chose.
L'après-midi, conformément à la formule que j'avais choisie — "une vie pleine de sens" —, j'étais en entraide. Je passais l'aspirateur, nettoyais le sol, faisais la vaisselle. Tout en parlant avec des personnes du centre. Et c'est là que j'ai compris quelque chose que les mots seuls n'auraient pas pu me transmettre. Cette pratique n'était pas du ménage. C'était un exercice d'humilité, de présence, de service. Quand vous nettoyez un sol en pleine conscience, quand chaque geste est fait avec l'intention de contribuer au bien-être des autres, quelque chose change dans votre rapport au monde. Vous n'êtes plus au-dessus des choses. Vous êtes dedans.
Vers 16 ou 17 heures, j'étais de nouveau libre. Souvent, j'allais dormir un peu, car je recevais tellement d'informations profondes des personnes que je rencontrais que cela m'assommait. Il y a une fatigue particulière qui vient quand on reçoit des enseignements spirituels : ce n'est pas une fatigue du corps, c'est une fatigue de l'esprit qui digère, qui intègre, qui résiste parfois.

(photo tirée du site)
À 18 h 30, dîner. Puis, à partir de 20 heures, prières et méditations bouddhistes jusqu'à 21 h 20. Et parfois, pour les personnes qui le désiraient, une seconde cérémonie pour prier un autre bouddha, jusqu'à 22 h 30.
Ces prières sont toutes chantées. Il n'y a aucun moment parlé comme dans les messes, aucune homélie. Au début, j'étais un peu perdu. Je ne connaissais pas les chants, je ne comprenais pas tous les gestes. Mais il y a quelque chose dans le chant collectif qui vous emporte, même quand vous ne maîtrisez pas les mots. C'est le son, la vibration, l'intention commune qui traverse le groupe. Et au bout de quelques jours, sans m'en rendre compte, je me suis surpris à chanter avec les autres, les yeux fermés.
J'ai appris qu'il y avait eu plusieurs bouddhas et non pas un seul comme nous le pensons souvent. On dit qu'ils ont tous atteint l'état de bouddhéité, l'éveil. Parmi eux, nous avons prié Arya Tara, bouddha de la sagesse, Avalokitesvara, bouddha de la compassion, Djé Tsong Khapa, un bouddha qui a rendu les enseignements plus accessibles à partir du 15e siècle, et Dordgé Shougden, bouddha dit "protecteur du dharma" — le dharma étant les enseignements de Bouddha.

De gauche à droite : un des deux fils de Djé Tsong Khapa, Arya Tara, Bouddha et Avalokitesvara
Et c'est justement Dordgé Shougden qui est à l'origine des rumeurs de secte. Le dalaï-lama, lui-même initié à cette pratique en 1959 par son maître Trijang Rinpoché, y a renoncé et l'a déconseillée à partir de 1978 avant de l'interdire en 1996. Les temples kadampa, croyant aux bienfaits de ce bouddha, continuent de le prier, et sont donc associés à ces rumeurs sectaires. Je ne prétends pas avoir la réponse à ce débat. Ce que je peux dire, c'est que rien de ce que j'ai vécu dans ce centre ne m'a semblé malsain, manipulateur ou sectaire. J'y ai vu des gens libres, bienveillants, qui ne cherchaient à convaincre personne de quoi que ce soit.
La cérémonie du soir était appelée "le joyau du cœur". Nous y priions Bouddha — celui que nous connaissons tous —, puis Djé Tsong Khapa, puis Dordgé Shougden. Au cours de ces cérémonies, nous avions deux moments de méditation, un de quinze minutes et un de dix minutes. Mon mental a souvent énormément travaillé à ces moments-là. Quand on ferme les yeux et que l'on essaie de faire le vide, c'est parfois tout l'inverse qui se produit : les pensées se bousculent, les souvenirs remontent, les émotions que l'on croyait enterrées refont surface. Et c'est exactement le but. Non pas de fuir ces pensées, mais de les observer, de les laisser passer sans s'y accrocher.
Ce que j'ai découvert pendant cette semaine, c'est que l'on méconnaît profondément le bouddhisme. On m'a enseigné des concepts dont j'ignorais l'existence : la saisie du soi — cette illusion que nous sommes une entité fixe et séparée du reste —, la vacuité — l'idée que rien n'existe de manière indépendante et intrinsèque —, les agrégats qui composent notre expérience, le samsara — ce cycle de souffrances dans lequel nous tournons tant que nous n'avons pas compris certaines choses sur la nature de notre esprit. Je n'ai pas intégré la moitié de ce qu'on m'a dit. Mais j'ai ressenti, et c'est peut-être le plus important, que le bouddhisme est profondément ancré dans la psychologie. Ce n'est pas une religion qui vous demande de croire aveuglément. C'est une philosophie qui vous invite à observer votre propre esprit, à comprendre comment il fonctionne, et à travailler avec lui plutôt que contre lui.
On nous a souvent dit que les conflits étaient inutiles. Que lorsque quelqu'un nous attaque, nous juge, ce n'est pas dirigé contre nous mais que la personne projette sa vision du monde sur nous. Que la colère que nous pouvons ressentir n'est pas justifiée et est négative pour nous et pour la personne en face — et pour les personnes qui nous entourent si nous restons en colère la journée ou pendant plusieurs jours. J'ai entendu cela, et sur le moment, je me suis dit "oui, bien sûr, c'est logique". Mais le vivre, c'est autre chose. Il m'a fallu des mois, voire des années, pour commencer à appliquer réellement ce principe. Et je n'y arrive toujours pas à chaque fois. Mais quand j'y arrive — quand quelqu'un me lance une pique et que je parviens à ne pas la prendre personnellement, à voir derrière ses mots sa propre souffrance plutôt qu'une attaque — il se passe quelque chose d'extraordinaire. La tension retombe. En moi d'abord, puis souvent chez l'autre aussi.
Dans ce centre, j'ai appris à porter un regard différent sur autrui pour ne plus juger les gens, et surtout ne plus leur en vouloir s'ils essaient de me faire du mal. J'ai aussi appris que tout vient de la pensée. Une pensée négative entraîne des paroles négatives qui peuvent entraîner des actions négatives pour nous et notre entourage. C'est une chaîne. Et la bonne nouvelle, c'est que cette chaîne peut être brisée dès le premier maillon : la pensée. Si l'on parvient à observer sa pensée avant qu'elle ne devienne parole, on a déjà fait la moitié du chemin.
Avec le recul, des années après cette première retraite, ce que je retiens le plus n'est ni les enseignements, ni les cérémonies, ni même les méditations. C'est le silence. Ce silence habité, plein, vivant, dans lequel j'ai pu m'entendre penser pour la première fois depuis très longtemps. Et les visages des gens que j'ai croisés. Des gens qui ne se connaissaient pas, qui venaient de milieux différents, d'âges différents, et qui partageaient leurs repas, leurs questions, leurs doutes, avec une simplicité que je n'avais jamais rencontrée ailleurs.
Ce que je peux vous dire, c'est que depuis que je suis revenu de cette retraite, je vois la vie autrement. Plus sereinement. J'apprends à porter un regard bienveillant sur les personnes qui peuvent être désagréables. J'apprends à repérer quand quelque chose m'agace pour y réfléchir et me demander pourquoi, plutôt que de laisser cet agacement se transformer en frustration, puis en colère. Ce n'est pas un processus terminé. Ce ne le sera probablement jamais. Mais le chemin est beau, et je suis heureux de l'avoir pris.
Je me sens serein.