La seconde perte, plus silencieuse · partie 1

Ces derniers jours, j’ai réalisé quelque chose qui me bouleverse profondément.

Pendant des mois, elle occupait quasiment tout mon espace mental. Je pensais à elle du matin au soir. Chaque activité, chaque lieu, chaque projet, chaque rencontre me ramenait à elle. Son absence était devenue une présence permanente.

Et puis quelque chose a commencé à changer.

J’ai remarqué que je pouvais passer dix minutes sans penser à elle. Puis quinze. Puis parfois une demi-heure. Parfois même une heure entière.

Ce qui est étrange, c’est que cette évolution, que j’attendais pourtant depuis longtemps, ne me soulage pas autant que je l’aurais imaginé.

Au contraire.

Elle me rend triste.

Muriel et plusieurs visages de sa présence, en aquarelle

La perdre une deuxième fois

Parce que je réalise que lorsqu’elle cesse progressivement d’occuper mon esprit, j’ai l’impression de la perdre une deuxième fois.

La première perte a été la rupture.

La seconde est plus silencieuse. Elle se produit à l’intérieur de moi.

J’ai longtemps cru que guérir signifierait moins souffrir. Je découvre aujourd’hui que guérir signifie aussi laisser partir une présence intérieure qui m’accompagnait constamment.

Il y a quelque chose de presque cruel dans cette paix qui commence. Pas parce qu’elle est mauvaise. Mais parce qu’elle me montre que mon esprit sait, malgré moi, faire son travail. Il sait desserrer l’étreinte. Il sait retrouver du mouvement. Il sait reprendre de l’air.

Et moi, une partie de moi, n’est pas encore prête à voir ça.

La peur de la disparition, plus que de la souffrance

J’ai peur qu’elle devienne un souvenir.

J’ai peur qu’un jour son sourire ne me fasse plus mal.

J’ai peur qu’un jour ses mains, son corps, sa voix, nos rires, nos voyages, nos moments d’intimité deviennent des souvenirs lointains dont je me rappellerai les contours mais plus l’intensité.

Je le dis et je sens à quel point c’est paradoxal. Une part de moi a prié pour que la douleur se calme. Et maintenant que ça commence, une autre part panique, comme si j’étais en train de trahir quelque chose.

J’ai réalisé quelque chose d’important.

Ce qui me fait le plus peur n’est pas la souffrance.

C’est la disparition.

Et dans cet espace, quelque chose de plus doux commence à circuler.

Muriel en posture méditative, en aquarelle

Je suis hypersensible. Quand mon cerveau autiste accroche un détail, une sensation, une voix, un regard, ça devient un monde entier. Et ce monde, je l’ai habité si fort que j’ai confondu l’intensité avec la vérité. Comme si l’amour devait forcément occuper tout l’espace. Comme si une relation importante devait forcément me traverser sans pause.

Alors quand l’espace réapparaît, je ne sais pas toujours quoi en faire. C’est un vide qui ressemble à une trahison, alors que c’est peut-être simplement la vie qui recommence à circuler.

Et si son apaisement signifiait la fin

Et ce qui me bouleverse encore davantage, c’est que je commence à comprendre que ce processus se produit probablement aussi de son côté.

Pendant longtemps, je me suis demandé si elle souffrait.

Aujourd’hui, je me surprends à me demander autre chose : est-ce qu’elle commence elle aussi à vivre des moments où je n’existe plus dans ses pensées ?

Et cette idée me serre le cœur.

Non pas parce que je souhaite qu’elle souffre.

Mais parce que son apaisement signifierait que notre histoire est réellement en train d’entrer dans le passé.

Je crois que je m’étais habitué à une forme de lien invisible. Tant que je pensais à elle, tant que je souffrais d’elle, je pouvais me raconter que quelque chose continuait. Pas entre nous, pas dans le réel, mais dans cette zone intérieure où je la retrouvais à chaque instant.

Et maintenant, ce lien s’effiloche. Il ne se brise pas dans un grand bruit. Il se dissout. Il devient moins dense. Il perd ses angles.

Muriel en portrait doux avec fond aquarellé, en aquarelle

Cette dissolution, elle ressemble à l’impermanence dont on parle tellement dans le bouddhisme. Je la comprends avec la tête depuis longtemps. Tout change. Tout passe. Rien n’est figé. Mais la comprendre dans la poitrine, c’est autre chose.

Dans la poitrine, l’impermanence n’est pas une idée apaisante. C’est un choc doux. Un effondrement lent. Un adieu sans cérémonie.

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« Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous voulez entendre, ce que vous entendez, ce que vous croyez en comprendre, ce que vous voulez comprendre, et ce que vous comprenez, il y a au moins neuf possibilités de ne pas se comprendre. »

Bernard Werber
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