La seconde perte, plus silencieuse · partie 2

Confondre l’amour avec la présence constante

Je crois qu’une partie de moi associe encore l’amour à la présence constante. Comme si penser à elle était une manière de continuer à l’aimer. Comme si la douleur était devenue une preuve que notre histoire comptait.

Or je commence à comprendre que ce n’est peut-être pas vrai.

Peut-être qu’une histoire peut rester importante sans rester douloureuse.

Peut-être qu’une personne peut continuer à compter même lorsqu’elle ne remplit plus chaque pensée.

Peut-être qu’un amour peut devenir une empreinte plutôt qu’une blessure.

Muriel assise près de la fenêtre, en aquarelle

Je crois que c’est là que mon esprit se débat. Parce que si la douleur n’est plus la preuve, alors quoi ? Qu’est-ce qui atteste, à l’intérieur, que ce que j’ai vécu était immense ? Qu’est-ce qui me rassure sur le fait que je ne suis pas en train de banaliser, de minimiser, d’effacer ?

Dans ma pratique, je reviens souvent à une distinction simple, pas théorique. L’attachement serre. L’amour ouvre. L’attachement veut retenir une image, une place, une sensation. L’amour peut bénir ce qui a été, sans l’exiger encore.

Et je vois bien, ces jours-ci, que j’ai confondu les deux. Pas parce que je suis mauvais. Juste parce que j’ai eu mal. Et que quand on a mal, on s’accroche à ce qu’on peut. Même à la douleur.

Il y a une phrase muette dans mon corps, je la sens très clairement. Elle dit : si je souffre encore, c’est que ça compte encore. Si je pense à elle encore, c’est que je ne l’ai pas perdue tout à fait.

Mais ce n’est pas vrai. Ce n’est pas ça, aimer. Et ce n’est pas ça, honorer une histoire.

Muriel souriante dans un passage lumineux, en aquarelle

Le deuil des possibles, et des enfants auprès desquels j’avais pris une place

Je réalise aussi que ce que je pleure n’est pas uniquement elle.

Je pleure le futur que j’avais imaginé.

Je pleure la famille que j’espérais construire.

Je pleure les enfants auprès desquels j’avais commencé à prendre une place.

Je pleure tous les possibles qui n’existeront jamais.

Ça, c’est une douleur particulière. Elle n’a pas de visage unique. Elle a des silhouettes. Des scènes qui ne se produiront pas. Des habitudes qui ne se formeront pas. Des anniversaires qui resteront des hypothèses. Des bras qui ne deviendront pas un refuge quotidien. Une place dans une vie qui s’est refermée.

Et c’est peut-être ça qui rend la disparition si effrayante. Parce que ce que je vois disparaître, ce n’est pas seulement une personne, ni même une relation. C’est un monde entier de possibles. Un futur auquel je m’étais attaché comme à une promesse.

Dans le bouddhisme, on apprend à regarder les choses telles qu’elles sont, pas telles qu’on voudrait qu’elles soient. C’est simple à écrire. C’est vertigineux à vivre. Parce que ce que je dois regarder, c’est aussi ceci : ce futur n’existe pas. Il n’existera pas. Et je ne peux pas le sauver par la force de ma nostalgie.

Je peux seulement le pleurer. Et le laisser s’éteindre proprement, avec respect.

Un véritable deuil, pas un effacement

Pendant longtemps, je me suis demandé si j’avais eu raison de partir.

Aujourd’hui, je comprends mieux la question.

Je ne regrette pas seulement la rupture.

Je regrette surtout que la relation n’ait jamais réussi à devenir ce qu’elle aurait pu être.

Cette nuance me traverse comme une lame douce. Parce qu’elle ne me demande pas de réécrire l’histoire. Elle me demande de l’accepter entière. Avec ce qu’elle a eu de lumineux, et ce qu’elle n’a pas su porter. Avec ce qui a été magnifique, et ce qui n’a pas tenu.

Je vois de plus en plus clairement que je suis en train de vivre un véritable deuil.

Pas celui qui consiste à oublier.

Celui qui consiste à accepter qu’une histoire immense puisse un jour devenir paisible sans devenir insignifiante.

Et je crois que c’est précisément ce qui me fait peur aujourd’hui.

Parce que si la douleur disparaît, alors il faudra accepter qu’elle cesse progressivement d’être une présence pour devenir un souvenir.

Et même si je sais que c’est probablement nécessaire, une partie de moi n’a pas encore envie de la laisser partir.

Je m’entraîne doucement à une autre idée. Une idée plus vaste que mon réflexe de serrer les poings. L’idée que je peux la laisser partir sans la nier. Que je peux arrêter de la convoquer mentalement sans l’effacer. Que je peux vivre des heures pleines, et que cela ne retire rien à ce que nous avons été.

Peut-être que la paix qui arrive n’est pas un oubli. Peut-être que c’est une forme de respect. L’histoire cesse de crier, parce qu’elle n’a plus besoin de crier pour exister.

Elle devient une empreinte plutôt qu’une blessure.

“The wound is the place where the Light enters you.”

Muriel en portrait apaisé, en aquarelle

Je ne sais pas encore totalement habiter cette phrase. Mais je la vois. Je la sens. Et ça change tout.

Si tu traverses quelque chose de similaire, je veux te dire ça simplement. Ce moment où la douleur s’espace peut faire peur. Il peut même attrister. Ce n’est pas un retour en arrière. Ce n’est pas une preuve que tu as moins aimé.

C’est peut-être juste ton cœur qui apprend une nouvelle manière de porter ce qui a compté. Une manière plus silencieuse. Plus vivable.

Muriel en portrait calme sur fond clair, en aquarelle

Je te souhaite de laisser venir cette paix, à ton rythme. Sans te forcer. Sans te juger. Et si tu sens que tu la perds une deuxième fois, sache que tu n’es pas seul à trembler devant cette seconde perte, plus silencieuse.

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« Je suis certain qu'en ce jour, nous sommes les maîtres de notre destin, que la tâche qui nous a été dévolue n'est pas au-dessus de nos forces, que les douleurs et les fatigues de cette tâche ne dépasseront pas les limites de mon endurance. Tant que nous aurons foi en notre propre cause et la volonté inébranlable de gagner, la victoire ne nous sera pas refusée. »

Winston Churchill
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