Les cartes ne savent pas non plus
Je le sais. Et pourtant je les étale, je les aligne, je les écoute comme on écoute le bruit d'une pluie qu'on a provoquée soi-même en frappant contre une gouttière.
Reprendre le jeu, après
Après la rupture, j'ai ressorti le jeu. Pas pour la magie. Pas pour défier le réel. Pour avoir un canal. Un fil qui me relie à quelque chose quand le fil vers elle est coupé.
Comment elle va ?
Est-ce qu'elle regrette ?
Je tire une carte. Puis deux. Puis trois. Le thé refroidit. Le téléphone face contre table, écran vers le bois, comme si le silence pouvait devenir moins bruyant s'il ne brille pas.
Je mélange longtemps. Le frottement des cartes fait un son doux, rassurant, presque maternel. Une pluie domestiquée entre mes mains. J'empile, je coupe. Je reprends. Rien n'est encore dit et pourtant je sens déjà monter le battement. L'attente. L'espoir qui fait mal aux gencives.
La première fois, la carte a ressemblé à une porte. Alors j'ai cru. La deuxième, à une épine. Alors j'ai douté. La troisième, à une rivière sombre. Alors j'ai voulu dormir pendant un siècle.
Tu connais ça, je sais. Cette pulsation. Cette compulsion qui pousse à chercher des signes partout. Dans les titres des chansons que diffuse un magasin. Dans le numéro du bus. Dans la forme des nuages qui se prennent pour des mots.
Ce n'est pas de la superstition.
C'est le cerveau qui a perdu son canal de dopamine favoris et qui, affamé, invente des robinets. C'est l'esprit qui veut continuer à parler à quelqu'un qui ne répond plus. Alors il parle à des images.
Il parle au hasard. Il demande au hasard de lui rendre ce qui n'est plus donné.
Le matin, je tire une carte. Comment elle va ? Une image de femme debout, sereine, entourée d'étoiles. Je lis : elle sourit, elle dort, elle respire mieux sans moi. Le soir, je tire encore. Est-ce qu'elle regrette ? Une tour qui s'effondre. Je lis : tout ce qui nous tenait s'écroule, elle pleure, elle pense à nous.
Un miroir qui ment si je lui mens
La même image, un autre jour, me dit l'inverse. La carte, c'est un miroir qui ment si je lui mens. Un miroir qui plie, qui s'arrondit, qui se fissure selon l'angle où je me tiens.
Je passe une journée entière avec son fantôme. Il s'assoit dans le train, en face. Il prend la place que laisse la lumière sur une chaise vide. Il traverse la rue à chaque silhouette qui a sa démarche. Il habite un parfum, un rire entendu à deux mètres, un reflet dans une vitrine quand je me regarde sans me reconnaître.
Je regarde trop souvent mon téléphone. Je le sais. J'invente des vibrations. J'entends des sons qui n'existent pas. La main y va même quand je la retiens. Peut-être qu'elle a écrit. Mais pas de mail. Alors je tire une carte.
Ce n'est pas sérieux, non. C'est vital, parfois. Un geste pour tenir la nuit. Je ne me juge pas. Je vois le mécanisme. Des neurones qui veulent une boucle fermée. Une question posée, une réponse reçue. Même si la réponse est un dessin.
Je m'assois par terre, le dos contre le lit. Je mélange. Je ferme les yeux. Je demande. Je demande toujours la même chose avec d'autres mots. Est-ce que ça reviendra ? Est-ce que j'ai rêvé ? Est-ce que je peux encore y croire sans me déchirer ?
Parfois, je me fais des règles. Si la carte est claire, je ne lui écris pas. Si elle est sombre, je dors. Si c'est une lame majeure, je prends l'air. Si c'est une mineure, je reste.
Tu vois le théâtre. Je le vois aussi. Je me construis des garde-fous de papier. Des feux rouges dessinés au crayon. Ça peut tenir. Une heure. Un jour.
Il y a des cartes qui se croient subtiles. La Lune me parle de confusion et j'applaudis la justesse banale de cette phrase: «Tu vois ce que tu veux voir». Les Épées m'encerclent de pensées. Je souris tristement en me reconnaissant là, ligoté par des ficelles que j'ai nouées moi-même. Le Diable me rappelle mes chaînes, la façon dont j'ai aimé trop fort, trop vite, trop loin, comme on quitte sa rive sans corde. Les Amoureux me montrent la coupure, pas la promesse.
Je feins d'ignorer la mise en scène. Je demande une chose et j'en reçois une autre. Ce que les cartes savent, elles le savent de moi, pas d'elle.
La carte n'est pas une fenêtre. C'est un miroir.
Le cerveau cherche. Il raccorde. Il superpose. Il colle. À défaut d'une voix, il veut un signe. À défaut d'une main, il veut une image. Alors je le laisse. Un peu. Parce que la lutte pure est une cage sans porte.
Je ne perds pas de vue l'absurde. Et pourtant. Il y a des soirs où la fatigue fait de moi une rivière obéissante. Je me laisse porter par la direction que donne une illustration. Je me dis que peut-être, dans la géométrie du hasard, se cache un écho. Pas une prophétie. Un écho. La trace d'une question qui revient avec un timbre différent.
Quand j'essaie d'expliquer ce que je fais, je dis la vérité qui me sauve de la honte : je fabrique un canal de connexion sans conséquence. Je préfère parler à un jeu de cartes qu'à une personne qui ne veut plus de mes questions. Je préfère l'absence apprivoisée à l'absence qui me brûle.
Il y a un matin où je n'ai pas demandé pour elle. Juste pour moi. Qu'est-ce qui a besoin d'air aujourd'hui ? Le Trois d'Épées est apparu, avec sa plaie franche. J'ai soupiré. Pas de mystère. Mon cœur, tout simplement. Je l'avais laissé tomber dans un tiroir, en espérant qu'il se taise. Il ne s'était pas tu. Il avait juste saigné dans l'ombre.
Ce jour-là, j'ai rangé le paquet. J'ai ouvert la fenêtre. La pièce a eu une odeur d'eau froide. J'ai posé ma main sur ma poitrine. Ça battait là, banal et immense.
Je n'ai pas cessé. Pas tout de suite. Je ne vais pas faire semblant. J'ai replongé souvent. J'ai cherché des «oui» où il n'y avait que des «peut-être», j'ai chassé des «plus tard» dans des détails de couleur. J'ai joué au jeu du si. Si cette carte tombe, c'est qu'elle pense à moi maintenant. Si c'est l'autre, c'est que je dois tenir encore quelques jours.
La pensée obsessionnelle a sa propre météo. Beaux jours introuvables, averses instantanées. Elle impose des tours et des retours. Je traverse une rue et j'entends son rire dans un froissement de feuilles. Je m'assois au café et le sucre a exactement la forme de son absence. Je dors deux heures et je rêve sa voix sans ses mots.
Je ne dramatise pas. J'observe. J'apprends mon cerveau. Il a de la mémoire comme une vitre a du reflet. Il me montre ce que je pose devant lui. Et quand je le gave d'images, il me les rend. En plein visage.
Mon esprit aime les motifs. Les schémas. Les symétries. Les cartes ont été un terrain parfait pour cette soif de lire des structures, d'empiler du sens là où il n'y a que des possibilités. Je pourrais y passer la nuit. Je l'ai fait. Plusieurs fois. Ce n'est pas un crime. C'est une manière de tenir quand il fait trop noir.
Il y a eu des jours de colère. Pas contre elle. Contre les choses qui ne répondent pas. Je voulais un oui net, un non net. Je voulais que l'univers soit aussi simple qu'un bouton à presser. La carte riait doucement et me tendait une nuance. Je jetais la nuance sur le lit et je disais: Pas maintenant. Donne-moi un tranchant.
Je ne le dis pas souvent, mais j'ai eu honte. Quand je me suis surpris à sortir le paquet en me levant, juste pour demander: Est-ce que je dois y retourner ? J'ai eu honte et j'ai rangé, puis j'ai recommencé le lendemain, chez moi, plus propre, plus rangé, mais la même demande nue.
Il y a aussi eu de la tendresse. Pour ce que je faisais. Pour l'enfant sérieux que je redeviens, assis par terre avec des images, cherchant des phrases à mettre autour d'un trou. Je lui ai dit doucement: On tient, d'accord ? On apprend à tenir sans inventer des anniversaires au hasard.
Le téléphone, l'autre jeu de cartes
Le téléphone restait un autre jeu de cartes. Les notifications comme des arcanes mineurs. Le mode avion comme une grande lame. Le «en ligne» ou «vu il y a...» faisaient office d'augures. Je coupais. Je recoupais. Je regardais l'écran avec la même avidité que le dos des cartes. J'y lisais ce que je voulais aussi. Un point vert devenait une promesse. Une absence devenait un jugement.
Le téléphone me faisait plus de mal que les cartes. Parce qu'il porte, parfois, le réel. Et parce que le réel ne négocie pas quand il décide de se taire. Il n'offre pas de symbole pour consoler. Il ne donne pas d'angle. Il dit juste: rien.
Alors je retournais au papier. Et le papier me ramenait à moi.