Je ne me reconnais pas
Je suis en train de devenir quelqu’un que je n’aime pas.
Je l’écris sans détour, parce que le simple fait de le penser me fait peur. Et parce que je sens que si je ne le nomme pas, je vais finir par m’y habituer. Comme on s’habitue à une pièce qui s’assombrit, lentement, jusqu’à oublier que la lumière a existé.
Je deviens quelqu’un qui méprise les autres. Quelqu’un qui juge. Qui condamne.
Je sens l’orgueil se développer en moi. Ce poison discret, presque élégant au début, qui te murmure que tu vois plus clair que les autres, que tu comprends mieux, que tu es au-dessus. Et qui finit par te rendre sec.
J’ai une opinion très basse des gens. Je les regarde et, au lieu de sentir cette curiosité tendre que j’aimais en moi, je sens monter une dureté. Une impatience. Une façon de classer, de trier, de réduire.
Je suis en train de me couper de tout le monde.
Ce n’est pas un caprice. Ce n’est pas une posture. C’est comme si quelque chose en moi se refermait, jour après jour, et que je n’arrivais plus à maintenir ouvert ce qui faisait lien.
Si tu t’es déjà surpris à devenir quelqu’un que tu ne reconnais pas, tu sais de quoi je parle. Il y a cette double peine. La douleur de ce qu’on traverse, et la honte de ce que ça fait de nous.
Le mépris, le jugement, l’orgueil
Je croyais que j’étais quelqu’un de profondément doux. Je crois que je l’ai été. Je crois aussi que je le suis encore, quelque part. Mais aujourd’hui, ce n’est pas ce qui domine.
Ce qui domine, c’est l’aversion.
En bouddhisme, on parle des poisons de l’esprit. Je les connais en théorie. Je les ai étudiés. Je les ai contemplés sur mon coussin, à la manière Kadampa, avec cette intention simple de comprendre, de relâcher, de ne pas nourrir. Et pourtant, je les vois pousser en moi comme des ronces.
Je vois l’aversion, cette fermeture du cœur qui dit non au monde. Je vois l’orgueil, ce besoin de se sentir séparé, supérieur, intouchable. Et je vois ce jugement constant, comme une voix intérieure qui commente tout, qui critique, qui conclut.
Je suis en train de devenir un homme que je n’aimerais pas fréquenter.
Ce qui me trouble, c’est la lucidité. Je ne suis pas dans le déni. Je ne suis pas en train de me raconter une histoire héroïque où je serais la victime incomprise d’un monde injuste. Je vois ma part. Je vois ce que je fais, intérieurement, quand je méprise. Je vois comment je me donne une illusion de contrôle, comme si juger me protégeait.
Et je vois aussi le prix. Le prix, c’est la solitude. Pas seulement la solitude factuelle, celle d’être seul chez soi. La solitude existentielle, celle où tu ne te sens plus humain parmi les humains.
Je ressens tout fort, tout trop, souvent sans filtre. Et quand je suis blessé, je peux devenir tranchant. Pas forcément à l’extérieur. Souvent à l’intérieur. Mais ce tranchant finit toujours par déborder, au moins dans le regard que je pose sur les autres.
Je n’ai pas envie d’utiliser ces mots comme des excuses. Je les pose comme des éléments du paysage. Je sais comment mon système nerveux fonctionne. Je sais comment je peux me saturer. Et je sais aussi que le mépris n’est pas une fatalité. C’est une direction. Et c’est précisément ça qui m’effraie.
Au travail, la tristesse a débordé
L’autre jour, au travail, j’ai senti la tristesse déborder de moi et m’envahir totalement.
Ce n’était pas une petite vague. C’était une montée brutale, une marée noire qui prenait toute la place. J’ai eu cette sensation très physique d’être rempli, saturé, comme si mon corps ne pouvait plus contenir.
J’ai cru que j’allais pleurer devant tout le monde.
Alors je me suis retenu. Je me suis tenu. J’ai serré quelque chose à l’intérieur. J’ai fait ce que je sais faire depuis longtemps, ce réflexe d’adaptation, ce masque fonctionnel. Je continue. Je réponds. Je fais ce qu’il faut. Je fais semblant que tout va bien.
Mais à l’intérieur, c’était une lutte. Une lutte silencieuse. Pas dramatique, pas spectaculaire. Juste épuisante.
Ce moment m’a fait peur, parce qu’il m’a montré à quel point je suis proche du bord. À quel point la tristesse n’est plus seulement une émotion qui passe, mais une matière qui s’accumule.
Je suis sorti de cette vague comme on sort d’une apnée. Vivant, oui. Mais différent. Un peu plus fermé. Un peu plus loin.
La perte d’espoir en l’amour et en l’humain
Je réalise que j’ai perdu tout espoir en l’amour et en l’humain.
Je le dis et j’entends la dureté de la phrase. Je sais qu’elle est excessive. Je sais qu’elle est totale, et que les phrases totales sont souvent des symptômes. Mais elle est là, dans mon ventre, comme une conviction douloureuse du moment, comme un verdict intérieur.
Je considère que c’était la dernière histoire d’amour que je vivais.
Une passion amoureuse dans laquelle je me suis perdu. Donné corps et âme. Sans retenue. Sans calcul. Avec cette façon très autistique et très hypersensible de m’engager, entièrement, comme si aimer était un monde complet dans lequel je pouvais enfin respirer.
Et maintenant, dans mon esprit, quelque chose a tranché. Ça ne se reproduira plus jamais.
Je crois que je n’aimerai plus jamais personne. Je crois que je resterai célibataire à vie.
Je sais, rationnellement, que la vie est impermanente. Je sais que les états mentaux changent. Je sais que les pensées ne sont pas des prophéties. Je le sais, je le récite presque. Et pourtant, je n’y crois pas avec le cœur.
Mon cœur, lui, est en train de conclure. Il est en train de fermer le dossier. De dire que c’était la dernière fois que j’ai été vivant comme ça, la dernière fois que j’ai espéré, la dernière fois que j’ai imaginé un futur à deux.
Ce qui me terrifie, ce n’est pas seulement l’idée d’être seul. C’est l’idée de ne plus croire en rien. De ne plus croire en la bonté, en la possibilité, en la rencontre.
Parce que quand l’espoir s’éteint, il ne reste pas un vide neutre. Il reste un terrain fertile pour l’amertume.
Et je sens l’amertume grandir.
La colère sourde, et ce silence qui blesse
Et puis il y a cette colère sourde.
Pour son anniversaire, je lui ai quand même souhaité un bel anniversaire. C’était simple. Un geste humain. Une façon de ne pas salir ce que nous avons été, même si la rupture existe, même si la douleur existe.
Elle n’a même pas répondu.
Pas un mot pour me dire merci pour mes vœux. Rien.
Rien du tout.
Je ne veux pas faire un procès. Je ne veux pas me raconter que je suis le bon et qu’elle est la mauvaise. Je sais que chacun fait comme il peut, avec ses limites, ses peurs, son histoire. Je sais aussi que le silence peut être un choix de protection. Je peux comprendre beaucoup de choses.
Mais je ne peux pas nier ce que ça me fait.
Ce silence m’a blessé. Il m’a révolté. Il a nourri cette part de moi qui cherche des preuves que l’humain n’est pas fiable. Que l’humain est froid. Que l’humain te laisse au bord de la route sans même un regard.
Et j’ai pensé, avec un mot cru, un mot qui m’a honteusement soulagé sur le moment, que c’était un peu dégueulasse.
Pas elle. Pas sa personne. Ce geste, ce vide. Ce rien.
Je crois que jusqu’au bout, l’humain me dégoûte.
Je relis cette phrase et je vois à quel point elle est dangereuse. Parce qu’elle généralise. Parce qu’elle transforme une blessure précise en verdict sur le monde. Et parce que ce verdict me donne un alibi pour me fermer.
Dans ma pratique, on dit que l’aversion est un feu. Je le sens. Je sens la chaleur sèche du rejet, cette énergie qui brûle d’abord l’autre dans mon imagination, puis qui me brûle moi.
Et je vois aussi l’orgueil qui se glisse là-dedans. L’orgueil de celui qui se croit plus délicat, plus correct, plus humain. L’orgueil qui dit, moi, j’aurais fait mieux.
Je n’ai pas envie de devenir cet homme-là.
Mais je le deviens.
Nommer la pente: la dépression
Je réalise que je suis en train de sombrer dans la dépression.
Je n’ai pas envie d’en faire une esthétique. Je n’ai pas envie d’en faire une identité. Je n’ai pas envie de l’enrober de poésie pour la rendre acceptable. C’est lourd. C’est gris. C’est une perte d’élan. C’est une fatigue morale qui rend chaque geste plus difficile qu’il ne devrait.
Et c’est aussi une transformation de mon regard. Le monde devient suspect. Les gens deviennent des menaces ou des déceptions. Les liens deviennent des risques. Et moi, je deviens petit, enfermé, dur.
Je suis en train de devenir quelqu’un que je n’aime pas.
Je l’ai déjà écrit, mais je le répète parce que c’est le centre. Ce n’est pas seulement la douleur de la rupture, ni même le manque. C’est ce que cette douleur est en train de fabriquer en moi.
Je ne veux pas me draper en victime. J’ai choisi la rupture. J’en porte la responsabilité. Je ne peux pas pointer le doigt et dire que tout vient de l’extérieur. Mais je ne peux pas non plus faire comme si tout allait bien, comme si je pouvais méditer deux fois et redevenir lumineux.
Il y a une réalité psychique. Une pente. Et je suis dessus.
Le plus inquiétant, c’est ce repli progressif. Cette manière de ne plus répondre aux gens. De ne plus proposer. De ne plus croire que ça vaut la peine. De préférer la solitude non pas comme un refuge paisible, mais comme une forteresse.
Je sais que je suis capable de me dissocier, de fonctionner en surface, de faire ce qu’il faut. Je sais aussi que c’est exactement comme ça qu’on peut s’enfoncer, sans bruit, en continuant à être présent partout, sauf à l’intérieur.
Alors j’essaie de faire un geste simple. Écrire. Dire. Mettre de la lumière sur la dérive.
Pas pour la stopper d’un coup. Juste pour ne pas la laisser devenir ma normalité.
Deux petites flammes
Il y a une lueur d’espoir.
J’ai trouvé une thérapeute spécialisée dans les relations dont la dynamique était toxique. Elle comprend totalement ce que je vis. Ce mot, comprendre, a été comme une main posée sur mon épaule. Pas une solution. Pas une promesse. Mais un endroit où je n’ai pas besoin de prouver, ni de minimiser, ni de me justifier.
Elle va m’accompagner pendant trois mois.
Je ne sais pas ce que ça donnera. Je n’ai pas envie de me raconter que trois mois vont tout réparer. Je n’ai pas envie de me mentir. Mais j’ai un petit espoir, fragile, qu’elle m’aide à remonter la pente. Ou au moins à arrêter de glisser.
Et puis, hier, j’ai hébergé un moine pendant une soirée et une nuit. Un moine que je connais depuis de nombreuses années.
Je n’ai pas besoin de raconter plus. Sa présence a suffi.
C’est le genre de personne rare qui me rappelle que l’humain peut être bon. Pas parfait. Pas toujours. Mais bon. Capable de douceur, de patience, d’une forme de simplicité qui ne cherche pas à prendre.
Quand il est reparti, je n’étais pas guéri. Je n’étais pas redevenu confiant. Je n’étais pas redevenu amoureux de la vie. Mais quelque chose en moi s’est souvenu. Il existe encore des êtres qui ne nourrissent pas l’aversion.
Alors je reste avec ça. Deux petites flammes. Une thérapeute qui va m’accompagner, et la trace d’une présence qui me rappelle la possibilité du bien.
Le noir est toujours là. La peur aussi. La conviction de ne plus aimer aussi. Le mépris qui monte aussi. Rien n’est résolu.
Mais écrire cet aveu, le dire sans me protéger derrière des phrases sages, c’est peut-être déjà un mouvement. Un mouvement minuscule, presque invisible, dans la direction de la vérité plutôt que dans celle de la fermeture.
Si tu te reconnais, si toi aussi tu te vois devenir quelqu’un que tu n’aimes pas, je ne vais pas te donner de leçon. Je ne sais pas mieux que toi. Je peux juste te dire ceci, avec chaleur: le fait de le voir est déjà important. Le fait de le nommer aussi. Et chercher de l’aide, même avec une main tremblante, ce n’est pas une défaite.
Je ne sais pas encore qui je vais redevenir. Je sais seulement que je ne veux pas m’abandonner complètement à celui que je suis en train de devenir.
Et pour l’instant, ça doit suffire.
Si tu traverses des pensées sombres, tu n’as pas à rester seul avec elles. En France, le 3114 (numéro national de prévention du suicide) répond gratuitement 24h/24. En parler à un médecin, à un thérapeute ou à un proche n’est pas un aveu de faiblesse.