Ce que j'ai vécu, et ce que j'espère encore · partie 1

Huit mois ont passé.

Huit mois, et pourtant je porte encore la même pierre dans la poitrine. Elle change de forme selon les jours, parfois elle se fait galet lisse, parfois elle redevient éclat tranchant. Mais elle est là. L’espoir aussi.

Et c’est peut-être ça, le plus dur. Pas seulement la perte, pas seulement le manque, pas seulement l’absence. Le plus dur, c’est l’espoir qui refuse de mourir.

Cette nuit-là, dans la nuit du 24 juillet 2025, j’ai écrit un mail. Un vrai. Un mail qui tremblait. Je l’ai intitulé comme on nomme une prière, comme on dépose un objet fragile sur une table en demandant au monde de ne pas le faire tomber, « Ce que j’ai vécu, et ce que j’espère encore ».

Aujourd’hui, je le relis avec des yeux différents. Je le relis comme on relit une lettre écrite depuis une pièce en feu. Je ne suis plus exactement celui qui l’a écrit. Mais je suis encore celui qui a vécu ça. Et si tu lis ces lignes, peut-être que tu sais, toi aussi, ce que c’est que d’aimer avec tout son corps, et de se retrouver, un matin, à ramasser des morceaux invisibles.

Je vais retourner là-bas.

Pas pour me faire mal. Pas pour dramatiser. Mais parce que mettre des mots, c’est parfois la seule manière de ne pas se perdre dans le brouillard.

Le 12 au soir, la rupture du fil

Il y a des instants qui ont la netteté d’une lame. Tu ne les vois pas venir, et après, tout est séparé en deux, l’avant et l’après.

Le 12 juillet au soir, c’est arrivé. Brutal. Sans préparation intérieure. Comme si le fil qui me tenait au monde avait été coupé d’un geste trop rapide, trop chargé, trop douloureux.

"Le 12 juillet au soir, quelque chose s'est rompu en moi. Dans un moment où tu étais blessée, ébranlée peut-être par un trop-plein de douleur, tu as mis un terme à notre lien. Et c'est le 13 au matin que j'ai découvert tes mots."

Je me souviens de ce matin du 13. Pas comme on se souvient d’un matin ordinaire. Je m’en souviens comme on se souvient d’une annonce de décès. Une seconde, tu es vivant. La seconde d’après, tu comprends que quelque chose ne reviendra pas.

J’ai ouvert mon téléphone, et j’ai compris. Bloqué partout. Comme si j’étais devenu soudainement un intrus. Comme si ma place, qui semblait évidente la veille, avait été effacée de la carte.

Ce que ça m’a fait, je l’ai écrit sans filtre, parce que je n’avais plus la force de faire joli.

"J'ai eu l'impression que tu avais pris une poêle lourde et que tu m'avais frappé de toutes tes forces avec au visage."

Je sais que l’image est violente. Elle l’était. Parce que la sensation l’était. Chez moi, tout passe par le corps. Je suis hypersensible, et mon autisme ne me laisse pas tricher avec les intensités. Je ne peux pas « relativiser » en appuyant sur un bouton. Quand ça frappe, ça traverse.

"Alors j'ai perdu pied. Une chute sans cri. Un séisme intérieur. J'ai ressenti un choc si violent que mon corps s'est figé. Je ne criais pas, je ne pleurais pas, je ne réagissais pas. Je me suis juste disloqué, silencieusement."

Tu vois ce paradoxe, peut-être. Les gens imaginent la douleur comme une scène bruyante, des cris, des sanglots, des gestes. Moi, ce jour-là, c’était l’inverse. Tout était à l’intérieur. Un immeuble qui s’effondre, mais sans poussière visible.

Je me souviens du calme. Ce calme terrible. Le calme d’un système nerveux qui s’éteint pour survivre.

Je suis encore là, mais je ne suis plus là.

Le soir même, le retour, et la fissure

Et puis il y a eu ce retournement, presque irréel. Comme si le monde, après avoir arraché la page, la recollait à la hâte, avec une colle qui ne tient pas tout à fait.

"Et puis tu es revenue. Le soir même. Tu as perçu mes larmes invisibles. Tu es restée. Tu as dormi là. Quelque chose s'est recollé. Mais la fissure était là."

Elle est revenue, oui. Elle a reconnu son geste. Elle est restée. Elle a dormi là.

Et moi, j’ai respiré. Comme un noyé qu’on remonte à la surface, et qui n’ose pas encore croire à l’air.

Mais la fissure. Cette phrase, je la relis, et je sens à quel point elle était vraie. Parce qu’une fissure, ce n’est pas seulement une marque. C’est un endroit où l’eau s’infiltre. Un endroit où le froid entre. Un endroit où, désormais, je surveille.

À partir de là, j’ai commencé à aimer avec une partie de moi qui guettait.

Et guetter, c’est épuisant. C’est vivre avec l’oreille collée au mur, à attendre le prochain craquement.

Huit jours plus tard, les images intrusives

Il y a des douleurs qui viennent de l’extérieur, et d’autres qui viennent de l’intérieur. Celles-là sont les plus déroutantes, parce que tu ne sais pas où les poser. Tu ne peux pas les fuir, elles sont dans ta tête, dans ta chair, dans ton souffle.

Huit jours plus tard, quelque chose s’est mis à tourner en boucle en moi. Je savais, d’une certaine manière, qu’elle avait été avec un autre homme. Je ne vais pas entrer dans des détails. Il n’y en aura pas. Parce que ce n’est pas de ça qu’il s’agit.

Ce dont il s’agit, c’est de la violence des images qui s’imposent. Des images qui ne demandent pas la permission. Des images qui arrivent comme des oiseaux noirs, et qui se posent sur le rebord de ton esprit.

"Ces visions me hantent. Elles sont intrusives. Je ne les ai pas choisies, mais elles m'habitent."

Je les vivais comme une profanation. Pas parce que je voulais posséder. Pas parce que je voulais contrôler. Mais parce que, pour moi, notre intimité avait quelque chose de sacré. Quelque chose de rare. Un lieu intérieur. Un sanctuaire.

"J'ai ressenti une douleur intime, une forme de profanation de ce qui était, pour moi, un temple. Notre temple."

Je sais que ce mot, temple, peut sembler grand. Trop grand. Mais c’était mon ressenti. Quand on est comme moi, on ne vit pas l’amour comme un simple accord entre deux personnes. On le vit comme un espace, un monde, une maison construite à deux mains. Et quand l’ombre d’un autre y entre, même indirectement, même par la pensée, c’est comme si les murs se mettaient à trembler.

Je ne voulais pas juger. Je voulais juste ne plus souffrir.

Je me suis battu contre ces images. Je les ai repoussées. Je les ai suppliées de partir. Je les ai analysées, comme si comprendre allait suffire à les dissoudre. Mais elles revenaient. Et chaque retour me donnait l’impression de perdre un peu plus l’unicité que je croyais avoir.

Ce n’était pas rationnel. C’était viscéral.

Et c’est là que j’ai compris une chose importante, douloureuse, humiliante même. On peut être spirituel, conscient, en chemin, et pourtant être traversé par des tempêtes archaïques. On peut méditer, lire, respirer, et quand même être mis à genoux par une simple image.

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