Je choisis le pardon · partie 2

La nostalgie, et la peur qui serre le ventre

Même en avançant, même en comprenant, la nostalgie restait là. Pas forcément la nostalgie de la relation telle qu’elle était, mais la nostalgie de ce que j’avais projeté. La nostalgie d’un futur. La nostalgie d’une version de moi qui aurait su aimer mieux.

Il y a eu un matin, au bureau, où je suis arrivé un peu trop tôt. L’open space était encore vide. J’ai posé mes affaires, j’ai allumé mon ordinateur, et une pensée d’elle est montée sans prévenir. Pas un souvenir précis, plutôt une présence. Et mes larmes ont commencé à couler, comme si mon corps profitait du silence pour lâcher.

J’ai eu peur. Pas seulement d’être triste, mais de ne pas réussir à contenir mon visage quand les autres arriveraient. J’ai eu peur de perdre ce fameux “poker face” professionnel qui me sert d’armure sociale. Alors je me suis levé rapidement, je suis allé aux toilettes, je me suis enfermé, et j’ai respiré. Longtemps. Un bon quart d’heure. J’ai attendu que la vague passe, ou plutôt qu’elle se calme assez pour que je puisse retourner à ma place. Puis je suis revenu, j’ai dit bonjour avec un grand sourire, comme si tout allait bien dans ma vie. Et personne n’a rien vu.

Je crois que c’est ça, aussi, une rupture. Le décalage constant entre l’intérieur et l’extérieur. Entre le chagrin et la normalité. Entre le chaos et les réunions. Entre la gorge serrée et les “ça va et toi ?”.

Dans le mail, j’ai écrit quelque chose qui résume parfaitement mon état émotionnel, même des mois après. Une peur viscérale, enfantine, qui prend toute la place.

« Aujourd'hui, je peux le dire, mes réactions émotionnelles sont la plupart du temps celles d'un enfant blessé qui a terriblement peur de souffrir du rejet, du jugement, de l'abandon. J'ai fini par ouvrir la porte à mes différents enfants intérieurs et je vois aujourd'hui à quel point, quand je pense à toi, mon émotion première est la peur qui me tord les boyaux. Peur d'avoir perdu quelque chose de précieux même si je sais que j'ai fait de mon mieux, peur de recevoir un mail de colère, peur d'une réponse sèche et froide, peur... peur de souffrir au final. »

Ce que j’ai compris, en l’écrivant, c’est que je ne réagissais pas seulement à elle. Je réagissais à une mémoire plus ancienne, à une vieille habitude de mon système. Cette peur n’était pas une preuve que j’étais encore “fait pour elle”. C’était une preuve que quelque chose en moi cherchait encore la sécurité au mauvais endroit, et confondait l’amour avec le risque de s’effondrer.

Et pourtant, malgré la peur, malgré les jours où je me sentais minuscule, une autre force a commencé à apparaître. Une fatigue. Une lassitude de la colère. Une envie de ne plus être possédé par ce qui m’avait détruit.

Le moment où j’ai choisi de pardonner

Pardonner, pour moi, n’a pas été un grand geste lumineux. Ça n’a pas été une révélation. Ça a été un constat physique. Je me sentais malade. Pas au sens métaphorique, au sens concret. La colère me faisait mal. Elle me durcissait le visage. Elle tendait mes épaules. Elle me rendait méfiant, sec, parfois injuste avec des gens qui n’avaient rien demandé.

Je me suis rendu compte que je pouvais continuer longtemps comme ça. Je pouvais continuer à avoir raison dans ma tête, à refaire les scènes, à compiler les preuves. Je pouvais continuer à nourrir une indignation qui me donnait l’impression d’être vivant. Mais ce n’était pas de la vie. C’était une combustion lente.

Alors, dans ce mail, j’ai écrit la phrase la plus difficile, parce qu’elle me demandait de lâcher une arme. Elle me demandait de renoncer à une partie de mon identité de blessé.

« Alors je choisis de te pardonner pour tout ce que tu as fait qui m'a fait souffrir car je ne veux plus alimenter cette colère. Je suis malade de cette colère, j'en suis dégoûté et je n'en veux plus. Elle est en train de me tuer de l'intérieur. »

Je me souviens de l’état dans lequel j’étais en l’écrivant. Ce n’était pas une paix parfaite. C’était une paix fragile, presque timide. Comme une fenêtre qu’on entrouvre après des mois de confinement. L’air frais fait du bien, mais il fait aussi peur, parce qu’il rappelle qu’on était enfermé.

Je n’ai pas pardonné pour excuser. Je n’ai pas pardonné pour dire que tout allait bien. Je n’ai pas pardonné pour redevenir proche. J’ai pardonné parce que je ne voulais plus être le gardien de ma propre prison. Et parce que je voyais, avec une lucidité un peu brutale, que ma colère ne punissait personne d’autre que moi.

Ce que ce pardon a changé, concrètement

Depuis l’envoi du mail, quelque chose s’est desserré. Pas d’un coup, pas comme un miracle, mais de façon nette. La colère qui me rongeait de l’intérieur s’est en grande partie dissoute. Je me sens moins tendu. Moins triste. Pas heureux en permanence, pas “au-dessus” de l’histoire, mais plus respirant. Comme si ma poitrine avait récupéré un peu d’espace.

Ce que j’ai gagné, ce n’est pas l’oubli. Je n’oublie pas. Je me souviens, et je sais que certaines cicatrices restent sensibles. Mais je ne suis plus obligé de les gratter pour vérifier qu’elles existent. Je peux les laisser tranquilles, et vivre quand même.

J’ai aussi pris une décision intérieure, très simple. Elle ne prendra pas mon humanité ni ma gentillesse. Je refuse que cette histoire me transforme en quelqu’un de dur, de cynique, de froid. Je vais me réouvrir doucement à celles et ceux qui en valent la peine, chez qui je peux être une vraie gentillesse sans arrière-pensée. Je sens déjà que ça demande du courage, parce que la gentillesse, la vraie, c’est vulnérable. Elle n’a pas de bouclier.

Et pour les autres, ceux chez qui je sens de la malhonnêteté, du flou, ou un désintérêt réel, je me protégerai. Je ne veux plus me forcer à rester là où je me sens rapetissé. Ce n’est pas de la méfiance généralisée. C’est du discernement. J’apprends à écouter mon corps quand il se contracte. J’apprends à ne pas négocier avec des signaux que je connais trop bien.

Dans une sensibilité que je reconnais comme proche du bouddhisme, je vois le pardon comme une libération de soi. Pas comme une absolution. Pas comme une réconciliation obligatoire. Pas comme un effacement du passé. Plutôt comme un geste intérieur qui dit, à voix basse, “je ne veux plus souffrir deux fois”.

Je ne sais pas si elle a lu ce mail. Je ne sais pas si elle le lira un jour. Et, étrangement, ça compte moins. Parce que ce que j’ai fait, en choisissant le pardon, c’est revenir vers moi. Revenir à un endroit où je peux respirer sans serrer les dents. Revenir à une route où je n’ai plus besoin de porter la colère comme une preuve d’amour.

Un choix, une route. Cette fois, mon choix a été de me rendre à moi-même.

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