Je vais toucher ici un point sensible pour lequel j'aurai peut-être beaucoup d'objections. Tant mieux. Je préfère que les choses se passent ainsi plutôt que de recevoir uniquement des commentaires et des mails abondant en mon sens.
Cet article, je l'ai écrit il y a des années. À l'époque, j'avais la conviction un peu naïve que comprendre une chose suffisait pour la vivre. Depuis, j'ai traversé d'autres relations, d'autres silences, d'autres nuits à regarder mon téléphone en espérant un message. Et j'ai réalisé quelque chose que je n'aurais probablement pas pu écrire à l'époque : vivre sans attente dans une relation amoureuse est peut-être l'un des apprentissages les plus difficiles qu'un être humain puisse entreprendre. Ce n'est pas un conseil que l'on applique un matin en se levant. C'est le travail de toute une vie. Avec des rechutes. Beaucoup de rechutes.
Quand on fait la connaissance de quelqu'un, et que l'on sent que ça pourrait "coller", d'un côté comme de l'autre, quelque chose de particulier se produit. On se voit de temps en temps, on s'apprivoise, on apprend à se connaître. Et puis, presque inévitablement, quelque chose s'installe en nous, quelque chose de si naturel qu'on ne le voit même pas arriver : l'attente.
On attend un message. On attend un geste. On attend que l'autre nous confirme que oui, il ressent la même chose, avec la même intensité, au même moment. On attend la réciprocité parfaite. Et on ne se rend même pas compte qu'on vient de poser les fondations de sa propre souffrance.
Le bouddhisme fait une distinction qui m'a profondément marqué quand je l'ai comprise pour la première fois. Il distingue l'amour de l'attachement. L'attachement, c'est "je t'aime, et j'ai besoin que tu m'aimes en retour pour être heureux." L'amour véritable, c'est "je t'aime, et mon bonheur ne dépend pas de ce que tu fais de cet amour." La différence paraît subtile quand on la lit. Dans la vie quotidienne, elle est immense. Et je dois être honnête avec vous : je l'ai comprise intellectuellement bien avant de commencer à la vivre. Et je n'ai toujours pas fini d'apprendre.
Car l'attente, mes amis, c'est ce qui vous empêchera toujours de vivre votre relation avec l'autre. Vous me direz peut-être qu'il est normal d'attendre de l'autre quelque chose. Que c'est humain. Et vous aurez raison. C'est humain. C'est même ancré dans notre culture, dans notre éducation, peut-être même dans notre biologie. Quand on aime quelqu'un, chaque fibre de notre être veut que ce soit partagé. Il n'y a rien de mal à cela.
Le problème n'est pas de désirer la réciprocité. Le problème, c'est d'en faire la condition de notre bien-être.
Car l'attente fonctionne comme un contrat invisible que l'on impose à l'autre sans qu'il l'ait signé. On donne, mais en comptant secrètement. On offre de l'attention en espérant en recevoir autant. On dit "je t'aime" en guettant l'écho. Et quand l'écho ne vient pas, ou pas assez fort, ou pas assez vite, la souffrance surgit. Pas à cause de l'autre. À cause de l'écart entre ce que l'on espérait et ce qui est.
"Tu ne perds que ce à quoi tu t'accroches.", Bouddha
L'attente fera varier votre humeur, vous faisant passer d'un état heureux, comblé, à un état de tristesse, selon que vos attentes seront exaucées ou rejetées. Que ce soit dans une relation amoureuse, familiale, professionnelle, amicale, elle ne sera jamais votre amie.
Mais je ne vais pas vous dire que j'ai trouvé la solution. Ce serait mentir.
J'ai moi-même rechuté des dizaines de fois. Chaque nouvelle relation m'a remis face à mes propres attentes, comme un miroir impitoyable. Il m'est arrivé, même récemment, de retomber dans ce piège. De vérifier si l'autre avait répondu. De guetter un signe. De ressentir cette boule dans le ventre quand le silence durait trop longtemps. Et à chaque fois, je savais. Je savais que j'étais en train de refaire exactement ce que je conseille aux autres de ne pas faire. C'est en cela que c'est si difficile : on peut porter en soi une compréhension profonde et malgré tout retomber, encore et encore.
Alors, concrètement, comment fait-on ? Parce que si vous lisez cet article, vous ne cherchez probablement pas juste une belle idée. Vous cherchez quelque chose que vous pouvez vivre.
La première chose, et c'est peut-être la plus importante, c'est d'apprendre à reconnaître l'attente quand elle apparaît. Pas à la combattre. Pas à la supprimer. Juste à la voir. Elle se manifeste souvent par une tension dans le corps. Cette crispation quand l'autre ne réagit pas comme prévu. Cette nervosité quand vous regardez votre téléphone pour la troisième fois en dix minutes. Si vous parvenez simplement à vous dire "tiens, une attente vient d'apparaître", vous créez un espace entre vous et elle. Vous n'êtes plus l'attente. Vous êtes celui qui l'observe. En méditation, on appelle cela la pleine conscience des émotions. On ne combat pas ce qui surgit. On le regarde passer, comme un nuage.
Et puis, si vous creusez un peu, vous découvrirez que derrière chaque attente se cache une peur. La peur du rejet. La peur de ne pas être assez. La peur de l'abandon. La peur de souffrir comme on a déjà souffert. "J'attends qu'il me rappelle", pourquoi ? "Parce que s'il ne rappelle pas, c'est que je ne compte pas assez." Et là, vous touchez à quelque chose qui n'a plus grand-chose à voir avec l'autre. Ça parle de vous. De vos blessures anciennes. De votre rapport à votre propre valeur.
L'attente, voyez-vous, est toujours tournée vers le futur. Elle nous projette dans ce qui n'est pas encore, nous faisant quitter ce qui est. Pendant que vous attendez un message, vous n'êtes plus dans votre vie. Vous êtes suspendu, en pause, dans un entre-deux qui n'existe nulle part. Et la seule chose qui puisse vous ramener, c'est le présent. Votre souffle. Ce que vous êtes en train de faire. Le sol sous vos pieds. Non pas pour fuir l'émotion, mais pour revenir dans la seule réalité qui existe.
Vivre sans attente, cela signifie simplement donner. Donner sans retenue, sans comptabilité secrète, sans attendre aucun retour, même le moindre qu'il soit. Je ne parle pas de respect, qui est non négociable dans toute relation, quelle qu'elle soit. Je vous parle d'amour véritable.
Aimez sans attendre en retour que l'autre vous aime. Faites-lui connaître vos sentiments. Dites à vos amis, à votre famille, à la femme ou à l'homme que vous côtoyez ce que vous ressentez pour eux. Que craignez-vous, au final ? Le rejet ? Si vous donnez pleinement, sans retenue, sans chercher à vous protéger un seul instant, la tristesse provoquée par le rejet passera. Elle pourra prendre quelques heures, quelques jours, quelques semaines. Mais elle passera. Ce qui restera, c'est la dignité d'avoir aimé sincèrement, pleinement.
Donnez de vous-même, sans même faire attention à ce que vous recevez en retour. À la fin de votre vie, vous vous soucierez davantage de ce que vous avez donné que de ce que vous avez reçu.
Mais attention, et c'est une nuance que je n'avais pas comprise il y a des années, il y a une différence entre exprimer un besoin et imposer une attente. Dire "j'ai besoin de moments de connexion avec toi, c'est important pour moi" est sain, nécessaire, et courageux. Dire "tu devrais me donner plus d'attention" est une exigence déguisée. La seule chose à faire, le seul conseil que je puisse vous donner, c'est d'être le plus sincère possible avec l'autre, en toute circonstance, et de lui exprimer ce que vous désirez vivre dans la relation. Mais ne soyez pas déçu s'il ne répond pas à vos attentes. S'il vous aime, il les prendra en considération, mais par respect pour lui-même, si cela va contre ses convictions et ses désirs, il n'exaucera pas vos attentes. Et il ne faudra pas lui en vouloir.
Parfois, un soir, vous ouvrirez peut-être votre cœur et, voyant que l'autre ne ressent pas du tout la même chose, vous ressentirez de la tristesse. Vous vous direz que vous avez cru comprendre, interpréter certains gestes, certaines pensées, mais que vous vous étiez trompés. Vous pourriez même avoir l'impression que l'autre est "sans cœur", ou "sans sentiments".
La première chose que je répondrai à cela, c'est que vous ne pourrez jamais forcer quelqu'un à vous aimer, à ressentir des émotions ou à répondre à vos attentes. Si vous tentez de le faire par une sorte de chantage affectif, cela n'apportera que tristesse pour les deux personnes engagées dans la relation. Ce que vous pouvez faire, en revanche, c'est accueillir cette déception comme une information. Pas comme une condamnation. Elle vous dit simplement que la réalité est différente de l'image que vous vous étiez construite. C'est douloureux, oui. Mais ce n'est pas la fin. C'est une invitation à revenir au réel, et le réel, même quand il fait mal, est toujours plus habitable que l'illusion.
Voyez l'amour comme une fleur. D'abord, vous la plantez, mais il faut le temps que la graine germe. Vous ne voyez rien pendant des jours, des semaines peut-être. Il faut de la patience et de la confiance. Le jour où la tige sort de terre, quelque chose de magique se produit. Et vous savez que quelque chose est né, la vie. L'amour peut être considéré comme une nouvelle vie qui naît.
Puis un bouton apparaît, mais ce n'est pas encore la magnifique fleur qu'elle deviendra, à condition qu'elle soit entretenue avec douceur.
Le bouton s'ouvre, les pétales s'écartent, et la fleur devient chaque jour de plus en plus belle. Mais si vous tentez de faire pousser cette beauté d'un côté plutôt que d'un autre, d'écarter davantage ses pétales, ou si vous la mettez dans un coin confiné, avec peu de lumière, elle s'étiolera et mourra rapidement.
L'attente, c'est cette main impatiente qui veut écarter les pétales. Le non-attachement, c'est arroser la fleur chaque jour et lui faire confiance pour s'épanouir à son rythme. Et c'est l'une des choses les plus difficiles que je connaisse, parce que tout en nous voudrait accélérer, contrôler, s'assurer que la fleur pousse dans la bonne direction. Mais la fleur n'a pas besoin de nous pour savoir comment pousser. Elle a besoin de lumière, d'eau, et de patience.
Plus je prends du recul, et plus je me rends compte que le non-attachement n'est pas l'indifférence. C'est même peut-être la forme la plus élevée de l'amour. Aimer quelqu'un assez pour le laisser libre d'être exactement ce qu'il est, sans vouloir le changer, le posséder ou le contrôler. Sans vouloir qu'il comble un vide que nous sommes seuls à pouvoir remplir. C'est terriblement exigeant. Et c'est pour cela que je dis que c'est le travail de toute une vie.
Je sais qu'il est difficile de ressentir des choses et de voir, ou d'avoir l'impression, qu'en face de vous, ce sont des sentiments très différents qui sont exprimés. Je le sais. Je sais à quel point ça peut faire souffrir. Mais les choses n'ont pas à se passer comme ça. Vous n'avez pas à souffrir d'un manque d'amour, qu'il soit avéré ou non.
Considérez que tout est parfait. Les sentiments que vous éprouvez, la personne que vous avez rencontrée et avec laquelle vous vivez une relation naissante ou depuis des années, les sentiments de cette personne, les circonstances de votre vie qui vous éloignent ou vous rapprochent de cette personne. Rien n'arrive par hasard. Croyez-vous que vous êtes tombé amoureux par hasard ? Que cette personne a éprouvé, ou non, des sentiments à votre égard par accident ? Que les changements de sentiments, qui surviennent chez vous ou chez l'autre personne, sont le simple fruit du hasard, de la vie qui a érodé ou renforcé vos sentiments ?
Non, j'en suis persuadé, rien de tout ceci ne se produit par hasard. Tout se fait, pour vous comme pour l'autre personne, pour que vous avanciez, vous réalisiez, aimiez, grandissiez. Chaque relation, qu'elle dure une saison ou une vie entière, est là pour vous apprendre quelque chose sur vous-même. Et parfois, ce qu'elle vous apprend, c'est justement à lâcher prise sur ce que vous pensiez devoir posséder.
Donner de votre personne, de votre être, vous rendra heureux, et plus vous donnerez, plus l'amour se manifestera dans votre vie. À un moment, il y en aura tellement que vous comprendrez qu'être heureux, qu'aimer, peut être aussi fort sinon beaucoup plus fort quand il touche plusieurs personnes plutôt qu'une seule.
Quand vous êtes en couple, considérez l'autre. Ne lui apportez pas ce dont vous pensez qu'il a besoin, mais ce que votre cœur contient, ce qu'il y a de plus positif de votre vie pour améliorer celle de l'être chéri. Mais ne soyez jamais, jamais en attente par rapport à l'autre. Aimez simplement. Vous ne connaissez pas l'issue d'une situation. Ne jugez pas une rupture ou une longue période de célibat. Il y a toujours une raison à tout.
Rappelez-vous toujours que le plus important n'est pas ce qui vous arrive, mais la manière dont vous réagissez.
Vivez heureux, mes amis, et aimez inconditionnellement, en sachant que c'est le chemin de toute une vie, et que chaque fois que vous y retombez, chaque fois que l'attente revient, ce n'est pas un échec. C'est juste le signe que vous êtes humain. Et que le chemin continue.