Depuis que j'ai eu un prédiagnostic, et que j'attends le rendez-vous au centre expert Asperger de Créteil, ma vie a été éclairée. Éclairée d'une lumière crue, parfois aveuglante, mais éclairée tout de même. Car il y a un avant et un après le moment où l'on met un mot sur ce que l'on a toujours ressenti sans pouvoir l'expliquer.
Un ami proche m'a demandé l'autre jour ce que j'avais ressenti en l'apprenant. Je vais vous donner la même réponse que celle que je lui ai donnée : un soulagement, et de la tristesse.
Le soulagement
Un soulagement, car je me suis senti si en dessous de tout pendant de nombreuses années, si décalé, si différent des gens. Je ne suis jamais rentré dans le moule, et aujourd'hui encore, je suis considéré comme quelqu'un de très atypique. Je ne parviens pas à cacher la vérité, j'en dévoile trop, ce qui déroute. Je prends très facilement les choses au premier degré. J'ai également une très grande sensibilité, que je tente de cacher, et j'arrive à peu près à la "contrôler" au travail. À peu près.
Le plus difficile à vivre ? Les sentiments de panique, de manière générale au travail, qui surviennent, en partie dus à la surcharge sensorielle de l'open space, ainsi qu'à la surcharge visuelle. Je dois faire preuve d'ingéniosité pour garder la tête froide : un casque à réduction de bruit, des pauses au calme en buvant lentement un verre d'eau, loin des discussions, un sandwich à la cafétéria aux heures creuses avec des collègues — parfois, il m'est arrivé pendant plusieurs mois de déjeuner seul —, de la musique de relaxation en plus du casque. Et là, je peux à peu près tenir.
Je dois "jouer" la comédie le matin, ou lorsque je me déplace dans les couloirs, pour calquer mon comportement sur celui des autres, me couper totalement de moi-même pour être accepté et que ma différence soit invisible. J'espère qu'elle l'est. J'en ai l'impression. Mais le prix à payer est de ne jamais se sentir naturel. Personne au travail ne me connaît réellement. Et cette protection, si elle me met à l'abri, m'éloigne de moi et encore plus des autres.
J'ignore sincèrement comment faire autrement. Peut-être en annonçant mon prédiagnostic. Mais le souci est que l'on me demanderait alors ce que cela change pour moi, et si j'évoque mes difficultés d'hyperacousie, de sensibilité à la lumière, des stimuli visuels, de la fatigue que tout cela génère, de ma non-envie de socialiser de manière générale, de mon désir de solitude, cela risque d'être perçu très négativement. Et c'est aujourd'hui un risque que je ne peux prendre.
La tristesse
Un soulagement, donc, mais aussi de la tristesse. Car même si je me suis toujours senti décalé, différent, que j'ai toujours trouvé les gens si étranges, j'espérais avec l'âge que cela s'arrangerait, que j'étais juste quelqu'un d'atypique. Et des choses se sont améliorées, oui, c'est certain. Le bouddhisme m'a fait faire un bond en avant en matière de compassion et de compréhension de mes émotions.
Mais cela me demande énormément d'efforts car il est si facile de me couper d'autrui, de ne pas me sentir concerné par leur vie. Vous pourriez croire, en lisant cela, que je suis dénué de sentiments. Ce n'est pas du tout le cas. Je ressens beaucoup de choses, souvent trop fortes, et souvent confuses et emmêlées. Il peut se passer des semaines, parfois des mois, pour que je comprenne ce que j'ai réellement ressenti à tel ou tel moment. Les émotions arrivent en vrac, sans étiquette, et c'est à moi ensuite de les trier, de les démêler, de leur donner un nom. Ce travail de déchiffrage, la plupart des gens le font instinctivement. Moi, je dois le faire manuellement, consciemment, et cela prend du temps.
Ce que je ressens vraiment
Et je vis cela en ce moment. Je me sens empathiquement très touché par mes enfants, par la souffrance animale, par des personnes très proches de moi, et je désire sincèrement qu'elles soient toutes heureuses et apaisées. Oui, c'est un sentiment d'amour que le bouddhisme m'a aidé à développer, et c'est un sentiment merveilleux.
Les moines dégagent une telle puissance d'amour que je ne me sens pas toujours à l'aise en leur présence. Et pourtant, je les aime fort car ils sont dénués de jugements — autant que faire se peut — et ont tant d'empathie, de compassion et d'amour pour les autres. Ils sont mes modèles, ce vers quoi je tends, ce que j'aspire devenir. Il n'est pas facile d'être, pour moi, en leur présence, car je ne me sens parfois pas à la hauteur pour recevoir cet amour. Peut-être parce que l'empathie est difficile pour moi à cause de mon syndrome. Ou peut-être parce que recevoir de l'amour inconditionnel, quand on a passé sa vie à douter de sa propre valeur, est une expérience déstabilisante.
Je ne suis pas une victime. Je sens que j'ai choisi cela, comme mes enfants l'ont fait. Mais il est bien connu que les personnes avec autisme ont souvent une image négative d'eux-mêmes car ils ont l'impression d'être anormaux, d'être si différents des autres. Et cette impression, avec les années, peut devenir une certitude si l'on n'y prend pas garde.
Et très étrangement, je suis quelqu'un qui aime prendre les gens dans ses bras — je sais, cela peut paraître contradictoire. Et les gens ne sont pas habitués à une telle démonstration d'amour, alors je ne le fais pas. Sauf avec les moines, que je prends souvent dans mes bras, à qui je fais la bise. J'apprends à leur donner autant d'amour qu'ils m'en donnent, même si je ne m'en sens pas digne.
L'intensité au quotidien
Chaque jour, je ressens des émotions fortes. Ça peut être lié à mon travail, quand je réussis les choses comme je le désirerais. Ça peut être des émotions de transfert quand je regarde un film spirituel sur mon téléphone pendant que je vais au travail en transports en commun. Les films me touchent beaucoup, je me projette. Ça peut être quand mes enfants souffrent, qu'ils pleurent. J'ai la sensation de ressentir alors profondément leurs émotions, d'être très empathique. Ça peut être quand je joue aux jeux de société avec mes enfants, avec ma nièce, ou quand j'offre un cadeau. Ça peut être quand mes enfants réussissent quelque chose.
Je ressens aussi régulièrement un sentiment de colère envers les gens qui font du mal à la planète, aux animaux. Face aux personnes qui manquent de respect à autrui, qui ne respectent pas les règles. Ah, les règles... elles sont rassurantes pour moi, et je ne parviens pas à y déroger.
Le vrai combat
Non, le souci, ce n'est pas le manque d'émotions. Je suis souvent submergé par mes émotions. Le souci, c'est ce sentiment d'être coupé de moi-même et des autres, en quasi permanence, de ne rarement me sentir concerné par les gens et leur tristesse. J'ai alors le sentiment d'être inhumain, de ne pas mériter l'amour. Souvent, quand quelqu'un est triste, je vois la situation comme si je regardais un film, et je ne sais pas vraiment quoi faire. Dois-je agir comme dans les films et les séries ? Que dois-je faire exactement ? Si je m'écoute, je prendrais la personne dans mes bras pour lui apporter du réconfort. Mais en même temps, comme par défense, je ne me sens pas concerné par sa tristesse.
C'est cela que je "combats" grâce au bouddhisme qui m'apprend à me sentir toujours concerné par autrui. Mais ça me demande des efforts, beaucoup d'efforts. Et j'avoue que cela me rend triste que ce soit si difficile, moi qui désirais devenir moine pour apprendre à aimer universellement. Pour être en permanence dans la compassion, dans l'aide, l'écoute. Je sais que j'ai du chemin à parcourir, et que je serai plus empathique au fur et à mesure que je vieillirai.
Alors voilà. Je ressens des émotions, souvent fortes, mais je ne les comprends pas bien. Je peux me sentir très concerné par des personnes en particulier, mais je me sens complètement déconnecté de la plupart des gens.
Quand je vois un tableau, un coucher de soleil, il peut m'arriver d'avoir les larmes aux yeux. Car leur beauté me transperce, me touche au cœur, si profondément. Quand une moniale me parle, ses yeux emplis d'amour me donnent envie de pleurer. Pourquoi ? Je l'ignore. Pleurer de recevoir de l'amour sans rien faire peut-être, pleurer de ne pas ressentir cela pour tout le monde comme elle, pleurer sans savoir pourquoi je pleure. J'ai parfois abandonné, cessé de chercher pourquoi je ressentais telle ou telle émotion. Je la ressens, elle me submerge, et je la vis, parfois — souvent — dans la confusion.
Ce que j'espère
Mon espoir, c'est de me connecter profondément aux gens. En passant plus de temps avec moi-même pour mieux me comprendre. En cessant d'avoir des discussions légères. En partageant nos émotions, nos sentiments, en laissant tout cela sortir. En véritablement tentant de montrer qui je suis, sans le masque.
Car, à partir de ce moment, je pourrai être encore plus authentique et je pourrai aimer ces personnes sans barrière.
Et un jour, peut-être... mon esprit acceptera de laisser tomber ces barrières et je parviendrai à me remettre en couple avec une belle personne, à lui donner de toute ma personne comme je l'ai fait avec mon ex-femme et, je l'espère, cette personne verra suffisamment de beauté en moi pour tomber amoureuse de moi et désirer faire un bout de chemin, peut-être très long, à mes côtés.
Je l'espère sincèrement.