Je suis autiste asperger · partie 2

Les subtilités invisibles

À cela se rajoutent des subtilités que même mes proches ne soupçonnent pas toujours :

  • concernant l'hypersensibilité sensorielle, quand je suis dans une pièce où il y a du bruit, mais s'il n'est pas énorme, je peux me retrouver dans l'inaptitude presque totale d'entendre ce que la personne qui est à 50 cm de moi me dit. Je vois ses lèvres bouger et parfois j'entends des bribes de syllabes mais ça se limite à ça. Si, en plus, il y a un réfrigérateur dans la pièce ou que la fenêtre est ouverte, mon ouïe est complètement orientée vers ces bruits et je ne peux plus entendre la personne. Egalement, si je suis assis sur un banc et que la personne à côté de moi tapote du pied, je vais ressentir les vibrations jusque dans mon cerveau et cela va m'être insupportable, je vais devoir aller m'asseoir ailleurs. C'est la même chose si mon voisin tapote des doigts sur la table. Je ne peux supporter le bruit d'un feutre sur un tableau blanc (j'ai l'impression d'une lame qui rentre dans mon cerveau)
  • concernant les intérêts restreints, j'ai eu la "chance" d'en avoir plusieurs socialement acceptables, au fil de ma vie. Cependant, j'en ai toujours eu un seul à la fois, qui a duré plusieurs années à chaque fois. Le dessin quand j'étais enfant, puis les jeux vidéos adolescent, les arts martiaux jeune adulte, les films/séries ensuite, puis la musique, et enfin l'informatique. Ce qui fait que je peux tout de même avoir une conversation avec beaucoup de gens, mais le souci est que mes informations datent de l'époque de l'intérêt restreint, et je ne parle donc par exemple que de films qui datent de pas mal d'années, ou de vieux jeux vidéos...
  • concernant l'empathie, ce qui me rend le plus triste, est que je me suis presque toujours senti déconnecté des gens, et le seul et unique moyen que j'ai trouvé pour me sentir connecté à quelqu'un fut de le toucher. Si je peux serrer une personne dans mes bras, je vais réussir à me sentir connecté à elle et vais pouvoir l'écouter. Mais très tristement, pour la quasi majorité des personnes que je rencontre, si leurs sujets de conversation ne colle pas avec mes intérêts restreints, je joue le jeu social en les écoutant et en rebondissant sur ce qu'ils me disent, mais cela ne m'intéresse jamais. Et comme j'analyse leurs pensées, réactions, émotions sur le plan cérébral, j'ai tristement souvent la pensée qu'ils sont "illogiques". Je ne comprends souvent pas leurs réactions, leur manière de penser, leurs codes sociaux, mais je fais "comme". Il en résulte que je me sens isolé même en étant entouré.
  • le besoin de savoir tout en détails. Par exemple, si je vois un arbre, mon cerveau cherche à estimer sa hauteur. Si je prends le train, j'observe les changements de voies, je suis le chemin sur mon téléphone pour "checker" chaque ville passée.
  • le fait que je comprends souvent les choses hors contexte court-circuite les conversations que j'ai avec les gens. Ils me parlent de quelque chose, je décroche, et à un moment, un mot qu'ils disent me fait penser à quelque chose et je "rebondis" sur ce mot pour parler de quelque chose qui m'intéresse mais qui est complètement décorrelé avec ce qu'ils me disaient. Et les gens ne saisissent pas ce qui se passe... et je ne m'en rends compte que quelques minutes plus tard que j'ai complètement changé de sujet.

Un jour, alors que j'avais 19 ans, j'ai dit à ma soeur que j'avais la sensation de porter en permanence un masque, de ne jamais être naturel avec personne, même avec ma famille. Cette sensation m'a quitté avec les personnes très proches de moi, mais même parfois avec elles, il m'arrive de passer en pilotage automatique et d'imiter sans pouvoir m'en empêcher une réaction, une intonation.

Quand j'avais 24 ans, un ami m'a demandé ce qui me motiverait à sortir de chez moi pour voir des gens et ma réponse fut sans équivoque: "rien". Je ne me sentais à l'aise qu'avec moi-même, seul, et être en compagnie des gens provoquait systématiquement un malaise.

 

Je vais vous donner des exemples de second degré / sous-entendus / compréhension hors contexte que je ne comprends pas, ou difficilement:

  • Je mets une heure à réaliser une tâche, et une personne vient me voir en me demandant pourquoi j'ai mis trois heures à la faire. Je lui signale alors qu'elle se trompe et que je n'ai mis qu'une heure
  • Une personne me dit que mes enfants sont souvent fatigués le lundi et qu'il faudrait que j'évite de les emmener à disneyland tous les week-ends. J'ai alors répondu que nous ne faisions pas des sorties tous les week-ends et que je ne les avais emmené à disneyland qu'une seule fois
  • Un collègue dit, en parlant d'un code: "elle est bizarre la classe chelou". Mon esprit comprend immédiatement que la classe s'appelle "chelou", puis, une seconde plus tard, saisit qu'il dit qu'elle est écrite bizarrement (et là, mon esprit s'active car je veux comprendre en détail pourquoi il la trouve étrange)
  • Mon enseignant d'économie me demande si je connais les comptes en T. Je réponds non car je pense le mot hors contexte (ça m'arrive quasiment tous les jours), et j'entends "contentés".
  • Un acteur, dans une série, habillé en caleçon, replie un drap, et dit: "quand je pense que je plie un drap en caleçon". Mon esprit comprend immédiatement qu'il replie un drap pour lui faire prendre la forme d'un caleçon, puis saisit que c'est absurde, prend des indices, et comprend la phrase
  • Je dis à une personne (alors que j'ai 32 ans sur le moment) que j'ai mis longtemps avant de comprendre que l'on ne devait pas sincèrement répondre à la question "ça va?", et elle me dit "ah ouais, mettre 30 ans à comprendre ça, c'est chaud". Mon esprit se "froisse comme une feuille", se met en mode incompréhension et se demande "elle ne sait pas que j'ai 32 ans? Pourquoi parle-t-elle de 30 ans?"
  • Une personne "déforme la réalité", faisant de l'ironie, et je ne le vois pas. Une connaissance a renversé de l'eau sur mon ordinateur (pas mal d'eau) et m'a dit: "il a pris un peu l'eau" en souriant. J'ai répondu "pas qu'un peu!"
  • Je parle d'un fait la veille, par exemple que je vais attendre avant de racheter un ordinateur, et le lendemain, la personne qui a causé l'incident me demande d'attendre avant de faire ça. Mais hier étant déjà passé, et n'en ayant pas reparlé dans cette conversation en donnant une date précise de l'achat, je lui signale que je ne comprends pas pourquoi il en parle puisque je ne le mentionne pas aujourd'hui que je vais racheter une machine
  • Un jour, quelqu'un m'a dit de manière très désagréable que la nourriture extérieure était interdite et que c'était affiché partout. J'ai pensé que c'était faux car il y avait des espaces sur le mur où ce texte n'était pas affiché.
  • Une connaissance était bien malade le samedi. Le dimanche, elle m'appelle et me dit qu'elle a une pêche d'enfer. L'analyse de sa phrase m'a fait pencher pour de l'ironie, mais le doute a subsisté jusqu'à ce que je lui demande si c'était bien de l'ironie, car je me disais qu'elle se motivait peut-être en disant cela et qu'elle se sentait mieux que la veille.
  • un collègue me rappelle que j'ai changé de voie professionnelle et que ça se sent un peu (j'ai été enseignant avant d'être développeur). Il me connait depuis deux mois, et ne pouvait parler que de ce changement, mais tous les changements professionnels de ma vie me sont apparus (vétérinaire, désir de faire psycho, puis métier de professeur des écoles, puis le CNAM avec le parcours architecte système d'information, puis le changement de spécialité en devenant architecte logiciel) et j'ai froncé les sourcils car je me demandais de quel changement de voie il parlait car j'en voyais beaucoup plus "hors contexte"
  • Si quelqu'un me demande si j'ai une photo de profil sur un compte, mon cerveau comprend immédiatement : est-ce que j'ai une photo de moi où je suis de profil? Et bien sûr, mon cerveau comprend dans un second temps que l'on parle d'une photo d'un profil.