La différence entre le détachement et le non-attachement

Plus les mois passent, plus je comprends cette différence. Et plus les années passent, plus je réalise à quel point elle est essentielle, et à quel point elle est mal comprise, y compris par moi pendant longtemps. Même si, par moment bien sûr, la confusion revient joyeusement mettre mon esprit à rude épreuve.

On me dit souvent, quand je parle de non-attachement : "Mais alors, tu ne tiens à rien ? Tu t'en fiches de tout ?" Et c'est exactement là que se situe le malentendu. Car le non-attachement n'a rien à voir avec l'indifférence. C'est même, je crois, son exact opposé.

Le détachement, par rapport aux gens, aux situations de notre vie, c'est l'indifférence la plus totale. Cela signifie que nous ayons une chose ou pas dans notre vie, cela ne signifie rien pour nous. Ça n'a aucune espèce d'importance. Nous ne ressentons rien. Ni joie de l'avoir, ni tristesse de la perdre. C'est le vide. Et le vide, contrairement à ce que certains pensent, n'est pas un état spirituel élevé. C'est une fermeture du cœur.

On peut ressentir cela par rapport à des objets : un bijou très cher, un téléviseur géant, un téléphone dernier cri. Que j'aie ou non ces choses dans ma vie, ça m'indiffère totalement. Et c'est normal, on ne peut pas s'attacher à tout. Mais quand ce détachement s'étend aux personnes que l'on aime, aux moments que l'on vit, à la beauté de ce qui nous entoure, quelque chose s'est perdu en chemin. On n'est plus dans le lâcher-prise. On est dans la fuite.

Et c'est là que beaucoup de gens font fausse route avec le bouddhisme. Ils entendent "non-attachement" et pensent qu'il faut devenir insensible. Que l'idéal est de ne plus rien ressentir, de traverser la vie comme un fantôme bienveillant qui observe tout sans jamais être touché. J'ai moi-même cru cela pendant un temps. Et je peux vous dire que c'est une impasse. Une impasse triste et solitaire.

Le non-attachement est une notion tout à fait différente, bien connue des bouddhistes. Il s'agit d'apprécier tout ce que l'on a dans sa vie, ses amis, l'argent, les possessions matérielles, la santé, l'amour, l'apprécier véritablement, profondément, chérir les moments que l'on vit, tout en gardant à l'esprit qu'un jour, ceci ne fera peut-être plus partie de notre vie. C'est l'impermanence. Rien ne reste jamais identique. Les amis nous quitteront peut-être. Les possessions matérielles disparaîtront. Les situations de notre vie changeront. L'être aimé changera, ou partira.

Bouddha a enseigné que s'attacher à des conditions extérieures sans cesse changeantes causait de la souffrance, et qu'il fallait, par la méditation, développer cette sagesse qui vit pleinement l'instant présent sans s'y accrocher, car l'instant d'après sera différent de celui que l'on vient de vivre.

Mais vivre pleinement. C'est là que tout se joue. Vivre pleinement ne veut pas dire vivre à moitié pour avoir moins mal quand ça s'arrête. C'est le contraire. C'est donner tout ce que l'on a à chaque instant, en sachant que cet instant ne reviendra pas. C'est aimer quelqu'un de toutes ses forces tout en acceptant que cette personne ne nous appartiendra jamais. C'est savourer un moment de bonheur sans essayer de le retenir, de le figer, de le reproduire à l'identique demain.

Je vais vous donner un exemple que j'ai vécu. Il y a eu des moments dans ma vie où j'ai passé une soirée magnifique avec quelqu'un que j'aimais, et au lieu de vivre cette soirée pleinement, j'étais déjà en train de me demander quand la prochaine aurait lieu. J'étais déjà dans l'attente, dans la peur que ça ne se reproduise pas. Et cette peur gâchait le moment même que j'étais en train de vivre. C'est cela, l'attachement. Ce n'est pas l'amour que l'on porte à l'autre. C'est la peur de le perdre qui se déguise en amour.

Le non-attachement, ça aurait été de vivre cette soirée complètement. D'être là, vraiment là, sans penser à demain. De se dire : "Ce moment est beau. Il est parfait tel qu'il est. Et s'il ne se reproduit jamais, il aura existé, et personne ne pourra me l'enlever."

C'est facile à écrire. C'est incroyablement difficile à vivre. Parce que notre esprit est câblé pour anticiper, pour contrôler, pour sécuriser. Lâcher cette habitude, c'est aller contre des années de conditionnement.

Mais les rares fois où j'y suis parvenu, ces moments où j'ai réussi à être pleinement dans le présent, sans chercher à le retenir, j'ai touché à quelque chose que je ne saurais pas décrire autrement que comme de la liberté. Une liberté intérieure profonde, où l'on peut aimer sans avoir peur, donner sans compter, et vivre sans se cramponner.

Le détachement nous coupe du monde. Le non-attachement nous y relie plus profondément que jamais.

Et si je devais résumer la différence en une phrase, je dirais ceci : le détachement, c'est ne pas aimer pour ne pas souffrir. Le non-attachement, c'est aimer pleinement en acceptant que la souffrance fait partie du voyage.