Quand mépriser les autres devient une armure

Je m'inquiète sincèrement de devenir quelqu'un d'horrible

Plus le temps passe, plus l'humain me dégoûte.

La cupidité. Les mensonges. La méchanceté. Le manque de savoir-vivre. La manipulation. Je les vois partout, ou plutôt, je ne vois plus que ça. Et je sens une colère sourde monter en moi, comme une marée noire qui ne fait pas de bruit, mais qui recouvre tout.

Ce n'est pas une colère spectaculaire. C'est pire. C'est une colère qui s'installe, qui devient une ambiance intérieure. Un climat.

Et ce qui m'effraie, ce n'est pas seulement ce que je vois dehors. C'est ce que ça fabrique dedans.

Le mépris a changé de cible, pas de nature

Il y a longtemps, j'étais arrivé à un dégoût de moi-même.

Je m'étais répété, jusqu'à y croire, que je n'avais aucune valeur. Au point de ne plus avoir envie de me sauver. Au point de penser que je n'en valais plus la peine. C'était une forme de disparition lente, une manière de me ranger moi-même dans la catégorie des pertes acceptables.

Aujourd'hui, j'observe autre chose en moi. Et c'est là que je commence à avoir peur.

Aucun être humain n'a de valeur.

La phrase me traverse avec une facilité inquiétante. Comme si elle était logique. Comme si elle était lucide. Comme si elle était enfin la conclusion honnête que je n'avais jamais osé formuler.

La plupart des gens sont, crûment, une grosse merde. Je n'inclus pas mes enfants. Je n'inclus pas mes amis proches. Mais pour le reste, plus rien ne trouve grâce. Plus rien ne m'attendrit. Plus rien ne m'émeut. Je regarde l'humain, et je sens mon cœur se refermer.

Je ne dis pas ça avec fierté. Je le dis avec effroi.

Quand la colère se déguise en supériorité

Je vois bien où ça me mène.

Je deviens aigri. Supérieur. Orgueilleux. Et le pire, c'est que je peux presque suivre le raisonnement, étape par étape, comme si mon esprit écrivait un argumentaire pour justifier sa propre fermeture.

Si la majorité des gens que je connais n'ont, selon moi, pas de valeur, et si moi j'estime en avoir, alors je me surprends à penser que je vaux plus qu'eux.

Cette pensée me fait honte, parce qu'elle ressemble à une posture. Une posture de moraliste blessé. Une posture d'homme qui se dit du côté du bien et qui, du haut de ce petit promontoire, distribue les condamnations.

Je me suis coupé de plein de gens que je croyais être des amis. Surtout ceux qui m'invalidaient, ou qui se fichaient de moi. J'ai coupé net. J'ai appelé ça de la dignité. Il y avait de la dignité, oui. Mais il y avait aussi quelque chose de plus dur. Quelque chose qui voulait punir. Quelque chose qui voulait ne plus jamais tendre la main.

Et je sens que, chez moi, l'aversion et l'orgueil se nourrissent l'un l'autre. Deux poisons, très propres, très rationnels en apparence, et très corrosifs.

Renoncer à la validation, ou renoncer aux autres

Je ne cherche même plus à être validé.

Je me dis: pourquoi vouloir la reconnaissance de gens dont j'estime que la valeur est nulle?

Il y a quelque chose de libérateur là-dedans. Je le reconnais. Ne plus mendier. Ne plus attendre. Ne plus être suspendu au regard de personnes qui ne me voient pas, ou qui me tordent pour me faire entrer dans leur confort.

Mais cette libération a un goût de métal.

Parce que par extension, une pensée revient, dure. Cette personne non plus n'avait aucune valeur.

Et là, je comprends que je suis en train de fabriquer une arme universelle. Une phrase qui annule tout le monde. Une phrase qui me dispense d'avoir mal. Une phrase qui me dispense aussi de voir la complexité, l'ambivalence, le mélange de beauté et de maladresse qui existe chez presque tout le monde, moi compris.

Si tu t'es déjà surpris à mépriser tout le monde pour ne plus avoir mal, tu sais de quoi je parle. Ce n'est pas une opinion. C'est un réflexe. C'est une fermeture éclair qu'on remonte sur le cœur.

Le bunker intérieur et la peur qui prouve que je suis encore vivant

Un homme seul, muré à l'intérieur, dos à une fenêtre
Le bunker intérieur : se fermer pour ne plus jamais avoir mal. Illustration générée par Gemini.

Alors je fais un exercice.

Je me rappelle toutes les personnes qui ont fait quelque chose pour moi, ne serait-ce que m'écouter. Il y en a. Des présences. Des messages. Des silences partagés. Des gens qui n'ont pas cherché à m'expliquer, juste à rester là.

Et aussitôt, une autre voix répond: oui, mais ces personnes sont rarissimes.

Je vois la manœuvre. Je la vois très bien. Mon esprit veut garder sa thèse intacte. Il veut préserver la forteresse. Il veut que l'humanité reste coupable, globalement, pour que moi je reste protégé, globalement.

Ce repli, je finis par le reconnaître pour ce qu'il est: une contre-dépendance. Après avoir tant cherché l'amour, l'approbation, la reconnaissance, une part de moi dit maintenant: je n'ai plus besoin de personne, vous ne valez rien.

C'est un bunker.

Et dans ce bunker, personne ne peut me blesser. C'est vrai.

Mais dans ce bunker, j'enferme aussi ceux qui auraient pu m'aimer. Ceux qui auraient pu être simples, corrects, humains. Ceux qui n'auraient pas eu besoin d'être parfaits pour être bons pour moi.

Ce qui me fait peur, c'est ça: je suis en train de devenir, pour être vulgaire, un connard arrogant qui, sous couvert de valeurs humaines, se place au-dessus des autres.

Et ça me terrifie.

Pourtant, au milieu de cette peur, une réalisation tombe, très sobre, presque froide: si j'ai peur de devenir ça, c'est que je ne le suis pas entièrement.

Un homme vraiment convaincu de sa supériorité ne s'inquiète pas de le devenir. Moi, je souffre de ce qui monte en moi. Je le regarde monter, et je ne veux pas lui donner les clés.

Ça ne me rend pas pur. Ça ne m'innocente pas. Mais ça change tout. Il reste un endroit en moi qui refuse la cruauté.

Sortir de l'échelle des valeurs

Un homme qui s'ouvre avec prudence à une présence
Choisir la sécurité et les frontières, plutôt que le mépris. Illustration générée par Gemini.

Je comprends aussi autre chose, et je la glisse ici comme on pose une pierre sur une tombe.

Les humains ne valent rien n'est pas une vérité. C'est une stratégie de protection. Le monde est trop incertain. Certains êtres sont beaux. D'autres sont destructeurs. Et je ne sais pas tout de suite lesquels. Alors mon esprit blessé simplifie. Il met tout le monde dans le même sac. Une généralisation défensive.

Et je vois le piège plus profond encore.

Je vaux moins que tout le monde et je vaux plus que tout le monde sont les deux faces d'une même obsession. Mettre les êtres sur une échelle. Distribuer des notes de valeur. Comme si la vie était un examen permanent, avec des bons points, des éliminations, des classements.

La sortie n'est ni l'une ni l'autre.

La valeur d'un être humain n'est pas une note.

Je peux dire: cet homme est malhonnête. Je peux dire: je ne veux plus cette personne dans ma vie. Je peux dire: je ne me sens pas respecté. Je peux poser des frontières nettes, même définitives. Sans conclure: cet être ne vaut rien.

Parce que sinon le piège se referme. Le jour où je serai injuste, le jour où je ferai du mal, le jour où je serai petit, fatigué, égoïste, je retomberai dans l'autre extrême: donc moi non plus je ne vaux rien.

Je connais trop bien ce gouffre. Je n'ai pas envie d'y retourner.

Alors j'essaie quelque chose de plus simple, de plus praticable, de moins grandiose.

Je cesse de demander: est-ce que cette personne a de la valeur? Et je me demande plutôt: est-ce que je me sens en sécurité avec elle?

C'est une question de frontières, pas de hiérarchie. Une question de protection saine, pas de mépris.

Et chaque soir, j'essaie de remarquer un seul micro-geste humain. Un bonjour sincère. Quelqu'un qui laisse passer. Un père qui joue avec son enfant. Pas pour nier le mal. Pas pour me raconter une histoire rose. Juste pour réapprendre à voir aussi le reste, parce que mon esprit est devenu un détecteur de corruption humaine, réglé trop fort.

Je pratique le bouddhisme, et je reconnais là, très concrètement, comment l'aversion peut manger la compassion, et comment l'orgueil peut se maquiller en vertu. Je ne suis pas au-dessus de ça. Je suis dedans.

L'enjeu, au fond, est existentiel. Ne pas laisser les pires êtres humains définir ce que je pense de l'humanité. Sinon, ils gagnent une seconde fois. Ils ne se contentent pas d'exister, ils colonisent mon regard.

Et puis il y a cette phrase qui me remet les pieds sur terre: l'être humain n'existe pas. Il n'y a que des individus. Mon voisin. Mon ami. Mes fils. Le boulanger. On méprise beaucoup moins facilement une personne réelle que l'humanité en général.

Je n'ai pas fini. Je ne prétends pas que, demain, je serai doux. Je ne prétends pas que mon cœur va s'ouvrir comme une fleur parce que j'ai compris deux ou trois choses sur moi.

Mais je peux au moins tenir ce fil-là, fragile: je ne suis pas obligé de choisir entre me mépriser et mépriser le monde. Je peux choisir autre chose. Lentement. Avec des frontières. Avec de la lucidité. Et avec cette peur, aussi, qui me rappelle que je tiens encore à ne pas devenir quelqu'un que je déteste.

Si tu te reconnais dans ce durcissement, je te le dis simplement: tu n'es pas seul. Et le fait que ça t'inquiète est peut-être déjà une petite preuve de vie, au milieu du béton.

Ressources: si tu traverses des pensées où tu ne te vois plus aucune valeur, tu n'as pas à rester seul avec elles. En France, le 3114 (numéro national de prévention du suicide) répond gratuitement, 24h/24. En parler à un médecin, un thérapeute ou un proche n'est pas une faiblesse.

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