Le glissement · partie 2

Dans la première partie, j'ai décrit ce glissement : la tristesse qui s'épaissit, la solitude qui se révèle, jusque dans ma propre famille. Voici la suite, et ce qui, malgré tout, me retient.

Les petites scènes qui font basculer

Je vais bientôt jouer au théâtre d’improvisation.

J’ai invité des amis. Ils m’ont tous dit qu’ils avaient autre chose à faire. Certains n’ont même pas répondu. J’ai relancé par un message vocal une semaine plus tard. L’un d’eux l’a écouté sans jamais répondre.

Ce n’est pas dramatique, sur le papier. Ce sont des détails. Des agendas. Des oublis. Des priorités.

Mais dans mon cœur, ce sont des preuves.

Pas des preuves rationnelles, pas des preuves juridiques. Des preuves émotionnelles. Des preuves qui s’empilent et qui disent, encore et encore, que je ne compte pas tant que ça.

Et j’ai fini par supprimer ces gens, comme ça.

Il y a quelque chose de froid dans ce geste. Et en même temps, il y a quelque chose de protecteur. Je ne veux plus mendier. Je ne veux plus relancer. Je ne veux plus sentir cette humiliation douce, celle qui ne se voit pas de l’extérieur mais qui, à l’intérieur, creuse.

Le bouddhisme m’apprend l’impermanence, et l’absence de garantie. Je le sais. Je le médite. Je peux même le goûter parfois, comme une liberté. Mais quand le manque est là, quand la solitude se révèle, l’impermanence ressemble moins à une sagesse qu’à un vertige.

Et ce vertige, je le sens plus souvent ces dernières semaines.

Je sens que je glisse.

Le désir d’aimer, et les rencontres qui s’éteignent

J’aimerais tellement rencontrer quelqu’un.

Pas pour remplacer. Pas pour fuir. Pas pour remplir un trou avec un corps. Je veux aimer. Je veux être aimé. Je veux un lien vivant, vrai, doux, adulte. J’ai ce désir-là en moi, et je n’ai pas envie de le nier.

Je discute avec des personnes sur des sites de rencontres. Ça semble bien se passer. Il y a des échanges prometteurs. Et puis la personne annule. Ou ne répond plus jamais. Et ça s’arrête là.

Chaque fois, c’est comme une petite disparition.

Et chaque disparition réveille la blessure. Celle qui dit que je suis trop. Ou pas assez. Ou pas le bon. Celle qui dit que, de toute façon, on finit toujours par partir.

Je me dis que ce ne sera vraiment pas facile de rencontrer à nouveau l’amour. Et j’ai peur.

Pas une peur spectaculaire. Une peur lucide. Une peur qui regarde l’avenir et qui se demande s’il y aura un jour une main dans la mienne, sans fuite, sans attaque, sans retrait.

Je sens mon cœur fatigué d’espérer et d’être déçu.

Ce qui me retient debout

Il y a une vérité que je n’écris pas facilement.

La seule chose qui me fait vraiment tenir, ce sont mes enfants.

Je choisis mes mots avec soin, parce que je ne veux ni dramatiser, ni faire peur, ni transformer ma douleur en récit. Mais je dois être honnête. Sans eux, tant la douleur est forte par moments, je crois que je ne serais probablement plus là.

Je ne donne aucun détail, parce qu’il n’y en a pas à donner. Ce n’est pas une scène. Ce n’est pas un plan. C’est une intensité, parfois, qui dépasse ce que je pensais pouvoir porter.

Et au milieu de cette intensité, il y a leur existence.

Ils sont mon ancrage. Ma raison de rester. Ma raison de me lever les matins les plus lourds. Ma raison de ne pas laisser l’ombre gagner tout l’espace.

Je peux être au bord des larmes, je peux me sentir vide, je peux me sentir inutile. Et puis je pense à eux, et quelque chose en moi se redresse. Pas comme un miracle. Comme une responsabilité aimante.

Je ne suis pas un héros. Je suis un père qui tient.

Et parfois, tenir, c’est déjà immense.

Le coeur du glissement: l’extinction de l’espoir

Au-delà de la tristesse, je commence à ressentir du désespoir.

Le désespoir d’être aimé un jour à nouveau. Le désespoir d’aimer encore. Le désespoir de guérir un jour de toutes les blessures de cette relation.

Je commence à perdre espoir d’aller mieux.

Et c’est peut-être cela, justement, qui m’emmène vers la dépression. Non pas la douleur elle-même, mais la perte de l’espoir qu’elle s’apaise un jour.

La douleur, je la connais. Je peux la respirer. Je peux la regarder. Je peux parfois lui faire de la place, comme on fait de la place à un invité difficile. Je peux même, certains jours, sentir qu’elle a un mouvement naturel, qu’elle monte et qu’elle redescend.

Mais quand l’espoir s’éteint, tout change.

Quand l’espoir s’éteint, la douleur n’a plus de bord. Elle n’a plus de fin. Elle n’a plus de matin possible. Elle devient un paysage.

Ce n’est pas la peine qui me fait le plus peur, c’est l’idée qu’elle puisse devenir permanente.

Je sens que je glisse vers une tristesse profonde, une tristesse qui me rend hypersensible et émotif. Et j’ai peur, parce que je ne sais pas si je ne vais pas sombrer dans une vraie dépression.

Je le nomme comme ça. Dépression. Pas pour me coller une étiquette. Pour regarder la réalité en face. Pour ne pas me raconter que tout va bien, juste parce que je continue à travailler, à sourire parfois, à remplir mes obligations.

Dans la tradition Kadampa, on apprend à reconnaître une émotion, à l’accueillir, à ne pas s’y identifier complètement. Je m’y essaie. Je m’assois. Je respire. Je laisse passer. Je reviens.

Mais il y a des jours où je sens que ça ne suffit pas.

Et c’est là que je comprends que ce texte n’est pas un texte de plus sur elle.

C’est un texte sur moi. Sur ce mouvement lent, presque imperceptible, qui fait passer du chagrin à quelque chose de plus profond. Sur cette pente douce qui a l’air d’une simple fatigue, et qui, en réalité, peut devenir un effondrement.

Je n’ai pas de conclusion lumineuse à offrir.

Je ne peux pas promettre que ça va aller mieux bientôt. Je ne peux pas te vendre une leçon. Je peux seulement dire ceci: écrire ce glissement, le nommer, le regarder, c’est déjà refuser de le subir en silence.

Je continue à me faire aider. Je continue à pratiquer. Je continue à écrire. Et je continue à aimer mes enfants, du mieux que je peux, comme on tient une corde dans le brouillard.

Si tu traverses quelque chose de semblable, je ne vais pas te dire de te secouer. Je ne vais pas te dire de relativiser. Je vais juste te dire que tu n’es pas obligé de porter ça seul. Même si tu as l’impression que personne ne lit, que personne ne répond, que personne ne comprend, il existe des endroits où l’on peut déposer l’ombre sans être jugé.

Je ne sais pas encore comment je vais traverser la suite.

Mais aujourd’hui, je choisis de rester là. De respirer. Et d’écrire.

Un choix, une route.

Si tu traverses des pensées sombres, tu n’as pas à rester seul avec elles. En France, le 3114 (numéro national de prévention du suicide) répond gratuitement, 24h/24. En parler à un médecin ou à un proche n’est pas un aveu de faiblesse.

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« La patience est la plus grande des prières. »

Bouddha
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