Ce matin-là, et les suivants
Plus le temps passe, plus je me sens triste.
Ce n’est pas une vague qui se retire. C’est une eau qui monte. Lentement. Et certains matins, je me réveille avec cette envie de pleurer, comme si mon corps avait compris avant moi que la journée allait être lourde.
Je suis hypersensible, je le sais. Et je suis autiste Asperger, donc je sens parfois les choses avec une intensité qui ne se négocie pas. Je ne peux pas faire semblant. Je ne peux pas mettre ça dans un tiroir et fermer.
Je me lève, je fais ce que j’ai à faire, j’avance, je tiens. Mais à l’intérieur, c’est à fleur de peau.
Il y a une tristesse ordinaire, celle qui accompagne un deuil amoureux. Et puis il y a quelque chose d’autre, plus sourd. Plus épais. Un glissement.
Et ce glissement-là me fait peur.
Le souvenir double
Je repense à elle.
Je repense à nos bons moments. Je repense à cette intensité, à cette proximité, à ce que j’ai cru toucher du doigt. Et en même temps, dans la même image, dans la même scène intérieure, il y a les fuites. Il y a les phrases dures, méchantes, négatives, agressives. Il y a cette part de relation qui m’a abîmé.
Ce mélange est une torture particulière.
Parce que je ne peux pas choisir un souvenir propre. Je ne peux pas me dire que c’était seulement beau, ni seulement destructeur. Les deux cohabitent dans le même souvenir, comme si mon esprit projetait deux films superposés. Et moi, au milieu, je souffre de ne pas réussir à les séparer.
Il y a des instants où je me surprends à la regretter avec une tendresse immense. Et juste après, je sens mon ventre se nouer en repensant à ce qui m’a été renvoyé, à ce qui m’a été retiré, à ce qui m’a été refusé.
Quand on est bouddhiste pratiquant, on parle souvent d’attachement. Pas comme d’un défaut moral, mais comme d’un mécanisme. Je le vois en moi. Je vois cette main intérieure qui s’agrippe, qui veut récupérer, qui veut réparer, qui veut faire revenir ce qui n’est plus là.
Et en même temps, je vois aussi l’autre main, celle qui repousse. Celle qui se souvient que j’ai choisi la rupture. Que je l’ai choisie parce qu’il y avait trop de douleur, trop de confusion, trop d’instabilité affective.
Je suis pris entre ces deux mains. Et parfois, elles me déchirent.
Le travail, et l’impression de ne pas bouger
Je vois un psychologue une fois par mois.
Je pratique. Je médite. J’essaie d’accueillir ce qui vient sans m’y noyer. J’écris. J’écris beaucoup, parce que c’est une façon de mettre une lampe dans les coins sombres, une façon de ne pas laisser les pensées tourner en boucle dans une pièce fermée.
Je fais le travail.
Et pourtant, après huit mois, j’ai l’impression de ne pas avoir avancé du tout sur ma blessure de rejet. Sur ma blessure d’abandon. Comme si j’avais beau poser de la conscience, de la douceur, de la lucidité, la plaie restait ouverte au même endroit, avec la même brûlure.
Je ne dis pas que rien ne change. Je sais que je comprends plus de choses. Je sais que je mets des mots. Je sais que je vois des schémas. Mais au niveau du cœur, au niveau du réflexe, au niveau de cette panique primitive quand je me sens laissé de côté, je me sens encore fragile.
Et alors, une pensée arrive, et elle fait mal.
Je me dis que de son côté à elle, qui ne consulte personne, qui n’a pas encore de psychologue, tout a dû se figer davantage. Se cristalliser. Comme si le temps, au lieu d’assouplir, durcissait.
Je ne peux pas savoir. Je ne veux pas raconter sa vie. Je ne veux pas me fabriquer un scénario. Mais je sens en moi cette inquiétude, cette intuition, que sans espace pour déposer ce qui a été vécu, on se solidifie autour de ses défenses. Et on s’éloigne encore plus de l’autre, et de soi-même.
Et moi, dans ce constat, je sens une autre douleur. Celle de l’impuissance.
Je travaille, mais je ne guéris pas comme je l’espérais.
La solitude qui se dévoile
Elle me manque énormément.
Je le dis sans détour. Je peux essayer d’être spirituel, d’être digne, d’être stable. Mais la vérité, c’est qu’elle me manque. Et que son absence a fait apparaître un autre vide, que je ne voyais pas aussi clairement avant.
Je me sens terriblement seul.
Avec le temps, j’ai réalisé que certaines personnes que je croyais être mes amis n’étaient souvent que des connaissances. Le genre de lien qui existe tant que tout va bien, tant qu’on reste léger, tant qu’on ne demande rien. Et puis, dès que la vie devient dense, dès que la peine devient réelle, le lien se dissout.
J’ai envoyé quelques articles à des proches et à ma famille. Des textes où je me livre, où je parle de ce que je traverse, sans spectacle, sans chantage affectif, juste avec mon cœur. Certains n’ont lu que le premier. D’autres rien du tout. Parfois après presque deux mois.
Je sais que chacun a sa vie. Je sais que tout le monde n’a pas la même relation à l’écriture, ni la même disponibilité émotionnelle. Je le sais vraiment.
Mais je ne peux pas empêcher ce que ça fait en moi.
Ça fait une sensation d’invisibilité. Une sensation d’être trop, ou pas assez. Une sensation d’être celui qu’on écoute poliment, puis qu’on range sur une étagère.
Alors j’ai commencé à couper les ponts.
Pas dans un grand fracas. Pas dans une colère théâtrale. Plutôt comme on ferme une porte pour arrêter un courant d’air. Parce que j’ai compris que ces gens-là n’avaient pas avec moi l’amitié profonde que moi j’avais avec eux.
Si tu as déjà connu ce moment, tu vois de quoi je parle. Ce moment où tu réalises que tu as mis ton cœur dans des liens qui, de l’autre côté, n’étaient pas habités au même niveau.
Et ça, ça réactive tout.
Le rejet. L’abandon. La vieille histoire qui revient avec un nouveau costume.
Se sentir seul jusque dans sa propre famille
Il y a une solitude encore plus difficile à regarder. Celle qui touche à ma famille.
J’ai l’impression qu’elle n’a jamais vraiment été une famille. Pas au sens où je l’entends. Pas au sens d’un lieu où l’on se tient, où l’on se voit, où l’on se parle vrai, où l’on se soutient quand ça tremble.
C’est une famille très pauvre sur le plan émotionnel et relationnel. On y invalide. On y minimise. On y balaye d’un revers de la main ce que l’autre ressent. On reste beaucoup dans l’ego.
Je le dis avec lucidité, et sans règlement de comptes. Je ne cherche pas des coupables. Je ne cherche pas à salir qui que ce soit. Je constate. Et ce constat est douloureux.
Parce qu’il y a des jours où j’aurais besoin d’un endroit naturel où me poser. Et je réalise que cet endroit n’existe pas vraiment.
À part un peu ma mère, qui sort un peu du lot. Il y a chez elle quelque chose de plus humain, de plus présent, de plus simple. Ce n’est pas parfait. Mais c’est là.
Le reste, je le regarde comme on regarde une maison où l’on a grandi, mais où il n’y a jamais eu de chaleur. On peut y entrer. On peut y manger. On peut y dormir. Mais on ne peut pas y déposer son âme.
Et je me sens tellement seul dans ce monde, et seul jusque dans ma propre famille.
La suite, ces petites scènes qui font basculer, ce désir d'aimer encore, et ce qui me retient debout, je l'écris dans la seconde partie.