Sept mois après la rupture, je nomme le mot que je n'osais pas dire : le désespoir. Cette première partie déroule trois couches du désespoir : celle de ne plus pouvoir recommencer, celle de ne plus croire vibrer, celle d'aimer toujours autant alors que tout est fini.
Le mot que je n’osais pas dire
Jusqu’à aujourd’hui, je n’osais pas l’écrire en toutes lettres. Tristesse, manque, chagrin, oui, je les ai nommés. Mais désespoir, c’était un autre seuil. C’était reconnaître qu’une part de moi ne croit plus à la suite. Pas envie de mourir, je le précise tout de suite, je l’ai précisé dans les articles précédents, et je le précise encore. Pas envie de mourir. Mais ne plus croire à une vie bonne, c’est autre chose, et c’est ce que je vis.
Le désespoir, dans ma bouche, ce n’est pas une crise. C’est un fond. Une couleur de base. Je me lève, je travaille, je mange, je réponds aux messages, et derrière tout ça il y a cette eau grisâtre qui ne se retire pas. Une eau qui dit, à voix très basse : tu peux faire ce que tu veux, ça ne reviendra pas, et rien d’équivalent ne viendra prendre la place.
Je l’écris parce que je sais ce qui arrive quand un homme ne nomme pas. La honte fait son office, le silence fait le sien, et un jour on retombe dans ce qui a détruit, parce qu’au moins là, on connaît le goût. Alors je nomme. Je dis désespoir, sans dramatisation, comme on dirait fièvre, comme on dirait fatigue, pour que ça ait un nom et que je puisse, peut-être, lui parler.
J’ai trop aimé pour recommencer
Je vais dévoiler quelque chose qui dérange, parce que c’est l’envers du discours sur la résilience. Je l’ai tellement aimée, et j’ai fait tellement d’efforts pour que ça marche, que je n’ai aucune envie de m’engager envers une autre femme. Je n’ai pas envie d’en toucher une. Je n’ai pas envie d’essayer. Il y a peut-être une part de fidélité morale, mais une fidélité subie. Nous avions fait un rituel de fidélité, et j’ai l’impression d’y être enchaîné. C’est donc bien un serment, mais un serment subi, un pacte subi, et c’est cela qui se vit aujourd’hui comme un conditionnement. Mon corps a été orienté vers une seule personne avec une intensité que je n’avais jamais déployée ailleurs, et il n’arrive pas à se réorienter.
Ce n’est pas qu’il refuse, c’est qu’il ne voit rien d’autre. Comme un instrument accordé sur une seule note. Une serveuse me sourit, je vois le sourire et je passe mon chemin. Une amie me touche le bras, je sens la chaleur deux secondes, puis le corps revient à son point zéro, qui est elle. Ce n’est pas héroïque, c’est lourd. Je porte une exclusivité qui n’a plus d’objet, et c’est cette absence d’objet qui fait désespoir.
Je sais que ce n’est pas une situation définitive. Je sais qu’une partie de moi se réouvrira, parce que la vie est ainsi faite, et que le temps fait son travail même chez ceux qui voudraient l’arrêter. Mais aujourd’hui, je dois écrire de l’endroit où je suis, pas de l’endroit où je serai. Et là où je suis, je n’ai pas envie de recommencer. J’ai envie d’elle, je n’ai pas envie d’une autre.
Le désespoir de ne plus jamais vibrer
Quand je dis passion amoureuse, je ne fais pas de littérature. J’étais complètement dingue d’elle. Je ne savais pas qu’on pouvait aimer comme ça, à ce niveau d’intensité, à ce niveau de profondeur. C’était un ébranlement total, et même dans les pires moments, je sentais que j’étais vivant d’une manière que je n’avais jamais connue. Je le lui avais d’ailleurs écrit, dans un mail que je relis parfois, presque pour vérifier que je n’ai pas rêvé.
Je ne pensais pas qu’il était possible un jour d’aimer autant. À tel point que ça m’effraie d’accepter l’inacceptable par amour.
Et c’est exactement de là que vient une couche du désespoir. Si la moyenne d’une vie amoureuse propose deux ou trois grandes histoires, et que j’ai vraisemblablement vécu la mienne à quarante-cinq ans, comment retrouver, statistiquement, comment retrouver, émotionnellement, comment retrouver une seconde fois une vibration de cette taille ? Je sais que ça peut arriver, je le sais avec ma tête. Avec mon corps, je n’y crois pas.
Ce désespoir-là n’est pas une protestation, c’est un constat. Je ne dis pas qu’aimer autrement serait moins beau. Je dis que je ne sais pas comment quelque chose pourrait, un jour, atteindre cette densité-là, et que cette ignorance pratique se vécut comme un mur. Devant un mur, on ne pleure pas, on s’assied. Je suis assis devant ce mur.
Le désespoir d’aimer toujours autant
Aimer ne s’est pas arrêté avec la rupture. C’est l’une des asymétries les plus cruelles du deuil amoureux : le lien meurt, le sentiment continue. Je l’aime toujours, et ça, à ce stade, c’est une douleur en soi. Je voudrais que mon cœur ait suivi le mouvement de l’histoire, qu’il ait acté la fin, qu’il ait coupé. Il n’a pas coupé. Il continue à battre vers elle, dans le vide, comme une horloge qu’on a oublié de remonter dans la bonne direction.
Je l’avais déjà senti il y a presque deux ans, alors que je tentais de comprendre ce qui se passait en moi.

Je t’aime et c’est aussi ce qui a fini par me rendre désespéré vers la fin et en si grande souffrance, car je sacralisais notre couple.
Le mot sacralisais est important. J’avais fait de cette relation un espace sacré, un lieu de vérité et de transformation, presque un sanctuaire au sens religieux. Quand le sanctuaire est tombé, je n’ai pas seulement perdu un couple, j’ai perdu ma géographie intérieure. Et un homme sans géographie intérieure, c’est un homme qui marche, mais qui ne sait plus où.
Continuer à aimer ce qui m’a détruit, c’est aussi devoir tenir une posture imposible : ne pas idolatrer, ne pas haïr, ne pas se mentir. Tenir cette ligne fine sans s’effondrer d’un côté ou de l’autre, c’est un travail de tous les jours, et certains jours je n’y arrive pas. Certains jours, je l’aime comme si rien ne s’était passé. Et le matin d’après, je me réveille avec la honte de cet amour, parce que je sais ce qu’il a coûté.