Nommer les comportements : les siens et les miens · partie 2
Mes propres ombres
Je n’écris pas cela pour faire comme si tout se valait. Je l’écris pour rester dans satya. La vérité qui libère ne choisit pas un camp. Elle choisit le réel. Et le réel, c’est que j’ai blessé.
Cruauté verbale en crise, la lame quand je me sens abandonné
Il y a eu un moment où, juste après une scène de séparation, j’ai laissé sortir une phrase qui n’aurait pas dû exister. Une phrase-lame, une phrase qui vise l’estime de soi, parce que mon propre corps hurlait qu’il était en train d’être abandonné.
« Idiote... Tu as tout bousillé »
La douleur était réelle. La forme était destructrice. Une phrase est une action, et une action laisse une trace. Dans ces instants, mon système nerveux cherchait à reprendre du contrôle en frappant. Je peux en comprendre la racine, mais je refuse de me cacher derrière l’analyse. Attaquer n’a jamais été une preuve d’amour, ni même une preuve de lucidité.
Diagnostics non sollicités, l’étiquette comme armure
J’ai posé sur elle des mots psychiatriques qu’elle ne m’avait pas demandés. « Trouble borderline », « pervers narcissique inversé », « psychiatrique ». Je l’ai fait pour stabiliser l’incompréhensible, pour donner à mon cerveau un schéma, pour calmer le chaos. Mais un diagnostic non sollicité est rarement un soin. C’est souvent une manière de mettre l’autre à distance.
Nommer peut être sagesse ou agression. Tout dépend de l’intention, du contexte, et du pouvoir que je prends sur l’autre en nommant. Et moi, dans ces moments-là, je prenais du pouvoir. Je me fabriquais une hauteur. Je me donnais une explication qui me protégeait de mon impuissance.
Menaces judiciaires, quand ma peur devient coercition
J’ai aussi franchi un seuil que je ne veux plus franchir. Il y a eu un moment où, pris de panique, j’ai menacé de constituer un dossier, d’imprimer, de montrer au commissariat un message où elle se décrivait elle-même avec des mots durs. Je lui ai dit aussi d’aller se soigner, en utilisant encore l’étiquette comme projectile.
« va soigner ton trouble borderline... je suis en train d'imprimer toutes tes réponses pour constituer un dossier... Je montrerai ton mail [...] au commissariat »
Même si je me vivais comme victime, je suis devenu intimidant. J’ai tenté de faire pression pour retrouver du pouvoir. Recevoir une menace ferme le corps et décompose la confiance. Je ne peux pas me raconter que « c’était pour me protéger » comme si la protection justifiait tout. Reconnaître ma peur ne doit pas signifier la laisser gouverner mes actes.
Le schéma du sauveur, quand donner fabrique une dette
J’ai donné beaucoup. Parfois sans être certain que c’était demandé. De l’argent, des charges prises en main, une garantie de bail, de l’aide dans ses démarches, et même un ordinateur déposé après une rupture, comme si je pouvais réparer l’absence par un objet. J’ai confondu amour et réparation.
Je ne crois pas avoir donné pour acheter consciemment. Mais le sauveur peut manipuler. Il crée un lien par la dette, puis souffre de ne pas recevoir la même intensité, puis reproche. Et la phrase qu’elle avait écrite sur la dette me revient comme un miroir, parce qu’elle décrit ce que mon « amour » pouvait produire.
« La personne qui reçoit beaucoup se sent en dette et se sent de plus en plus mal plus elle reçoit. Et se sent piégée. Elle se referme et s'éloigne pour se libérer et se protéger. »
Offrir des solutions peut aussi dire, implicitement, reste, parce que sans moi c’est plus dur. Même si je ne le formule pas, l’autre peut le sentir. Je ne suis pas responsable de ses mécanismes. Je suis responsable de l’écosystème que j’ai contribué à créer.
La grandiloquence blessée, la posture du martyr
Et puis il y a eu cette phrase, que j’ai écrite dans une veine d’humour noir, mais dont la racine n’avait rien de drôle. La posture du martyr supérieur, celle qui réclame une couronne au lieu de demander un dialogue.
« Tu m'as fait tellement de mal dans cette relation que je devrais limite être canonisé pour avoir tenu si longtemps »
Derrière, il y avait ma douleur, oui. Mais il y avait aussi une manière d’écraser l’espace. Une phrase comme ça ne cherche pas à comprendre. Elle cherche à dominer moralement. Moi je déborde, elle se retire. Moi je verbalise en flèches, elle agit en absence. Différence ne veut pas dire innocence.
Guérir, c’est regarder mon karma relationnel aussi. Mon désir de réparer a parfois été une forme de contrôle déguisé. Mon hypersensibilité, quand elle panique, peut devenir dure. Mon autisme, quand il cherche de la cohérence, peut devenir accusateur. Et mon bouddhisme, s’il n’est pas vigilant, peut devenir une posture de supériorité calme, ce qui serait une autre violence.
Pourquoi nommer, et quoi faire de ces mots
Le piège, je le connais. Une liste peut devenir un dossier d’accusation. C’est tentant. Surtout quand on a souffert. Surtout quand on veut se convaincre qu’on a été « le bon ». Mais personne ne gagne. Le couple n’est pas un procès où l’on sort acquitté. C’est un lieu où l’on apprend, parfois trop tard, ce que nos blessures font faire à l’amour.
Alors à quoi servent ces mots, si je refuse le tribunal. Ils servent à reconnaître des patterns. À repérer le moment où je commence à me trahir pour maintenir le lien, ou à me durcir pour ne plus sentir. Dans le bouddhisme, on appelle ça samma sati, l’attention juste. Voir ce qui se passe, pendant que ça se passe.
Pour que ce soit utile, je distingue trois choses. Le comportement, un fait observable. L’origine, peur, trauma, conditionnement. L’impact, ce qui reste vrai même quand « ce n’était pas voulu ». Nommer remet leur place aux choses, le fait dans le langage, l’émotion dans le corps. Je ne cherche pas une rédemption spectaculaire. Je cherche un pas de plus vers le réel, parce que le réel est le seul endroit où l’on peut vraiment choisir.
Et si je dois garder une seule idée, c’est celle-ci, et je me la répète comme un mantra sobre. La vérité n’est pas une fin, c’est une ouverture.