Vivre chaque jour comme s'il était le dernier · partie 2

Et si c'était maintenant ?

Et en même temps... si, demain, je me faisais renverser alors que je fais attention ? La mort physique peut survenir à tout moment. Ce qui m’amène à approfondir ce concept.

Cette phrase n’est pas une menace, c’est un rappel. Et ce rappel, si je l’accueille correctement, n’a rien de sombre. Il est presque lumineux. Il coupe net l’illusion que je contrôle. Il me rend à l’essentiel : je peux faire attention, oui, je peux prendre soin, oui, je peux être prudent, oui. Mais je ne peux pas négocier l’impermanence.

Dans la pratique bouddhiste, contempler l’impermanence n’est pas une idée abstraite. C’est sentir que tout ce qui apparaît est déjà en train de changer. Même le mot « maintenant » est déjà vieux quand je le pense. Même mon souffle n’est jamais le même.

Et, étrangement, cette vérité peut devenir un refuge. Parce que si tout change, alors la douleur aussi change. La peur aussi change. Les situations qui semblent figées ont, en réalité, une porosité. Elles bougent. Elles se déplacent. Elles se transforment.

Et si, au final, nous vivions la dernière heure de notre vie ? La dernière minute ?

Cette question, quand je la laisse descendre dans le ventre, fait apparaître une forme de simplicité. Tout à coup, certaines préoccupations deviennent presque comiques. Pas parce qu’elles sont ridicules, mais parce qu’elles sont minuscules face à l’évidence de la fin.

Dans la dernière minute, il ne reste plus grand-chose à prouver. Il reste à être. Et être, ce n’est pas « réussir ». Être, c’est habiter ce qui est là, sans rajouter une couche de commentaire, sans se battre contre le réel. C’est peut-être cela, au fond, la paix.

Le temps est précieux, et il nous file entre les doigts, comme s’il s’écoulait dans un sablier. À peine je viens d’avoir une pensée qu’elle appartient au passé.

J’aime cette image du sablier parce qu’elle ne moralise pas. Le sable ne juge pas. Il tombe. Il accomplit sa nature. Et nous, nous sommes souvent là à négocier avec le sable : « attends », « pas maintenant », « encore un peu ». Nous essayons d’attraper ce qui, par définition, glisse.

Ce que le sablier me dit, c’est aussi que la chute du sable est silencieuse. La vie ne fait pas toujours du bruit quand elle passe. Un mois peut s’évaporer sans drame, simplement par accumulation de petites absences. Le danger n’est pas seulement la catastrophe. Le danger, c’est l’endormissement.

Dans mon expérience d’hypersensible, le temps peut être étrange. Certains moments sont immenses, presque trop, et d’autres disparaissent comme s’ils n’avaient pas eu lieu. Il y a des journées où je sens chaque détail, et d’autres où je cligne des yeux, et c’est déjà le soir. Le sablier est là, dans tous les cas. Il ne s’adapte pas à mes sensations. Il continue.

C’est pourquoi il m’apparaît si important d’employer mon temps intelligemment, à présent.

Employé intelligemment ne veut pas dire productif. Cela ne veut pas dire remplir. Cela ne veut pas dire optimiser comme on optimise une machine. L’intelligence dont je parle ici est une intelligence du cœur et de la lucidité : choisir ce qui nourrit, et laisser ce qui épuise.

Employer mon temps intelligemment, c’est apprendre à reconnaître les activités qui me rendent plus vivant, plus simple, plus ouvert. C’est aussi reconnaître les habitudes qui me contractent, m’aigrissent, me dispersent. Le memento mori devient alors un miroir : si le sable s’écoule, à quoi est-ce que je veux donner ces grains-là ?

À faire ce que j’aime. Mais aussi à faire ce que je n’aime pas si cela est nécessaire.

Cette phrase est importante, parce qu’elle sort le memento mori du fantasme. Vivre comme si c’était la dernière année ne signifie pas fuir tout inconfort. Parfois, aimer la vie, c’est aussi accepter la part rugueuse de la vie.

Il y a des choses que je n’aime pas faire, mais que je peux faire avec présence. Et quand je les fais ainsi, elles changent de nature. Elles cessent d’être une punition. Elles deviennent un acte de soin. Le non-attachement, ici, n’est pas un détachement froid, c’est une liberté : je ne suis pas obligé d’aimer, je suis invité à être là.

À ne plus « perdre mon temps » à juger, que ce soit une situation, des gens, ou moi-même.

Voilà un point qui, pour moi, touche directement à la pratique bouddhiste. Juger, c’est souvent une manière d’éviter de sentir. Je juge parce que je ne veux pas toucher ma peur. Je juge parce que je ne veux pas rencontrer mon impuissance. Je juge parce que je crois que le jugement me protège. Mais en réalité, il m’enferme.

Le jugement consomme du temps. Pas seulement le temps extérieur, mais le temps intérieur. Il prend de l’espace mental, il crée des scénarios, il durcit les catégories. Il fige les gens dans une identité, il fige les situations dans une histoire. Et surtout, il me fige moi-même : je deviens le juge, je deviens la tension.

Le non-jugement ne consiste pas à dire que tout se vaut, ou que tout est acceptable. Il consiste à voir clairement avant de condamner, à comprendre avant de réagir, à laisser un peu d’air entre le stimulus et ma réponse. Dans le bouddhisme, cette respiration s’appelle parfois pleine conscience. C’est une manière de revenir au réel, avant d’ajouter mon film.

Et il y a aussi le jugement de soi, celui qui est plus discret, mais parfois plus violent. Se juger, c’est se parler comme on ne parlerait jamais à un enfant. C’est s’enfermer dans l’idée qu’on devrait être autre chose, ailleurs, plus vite, mieux. Le memento mori, paradoxalement, peut être un antidote : si c’était la dernière année, est-ce que je veux vraiment la passer à me frapper ?

La tranquillité d’esprit se manifeste dans notre existence lorsque nous cessons de résister, lorsque nous acceptons les situations de notre vie sans les juger. Il devient alors possible de les faire évoluer vers quelque chose qui nous correspond davantage.

J’insiste sur ce paradoxe, parce qu’il est contre-intuitif. Beaucoup d’entre nous pensent : « si j’accepte, je me résigne ». Mais l’acceptation, dans la pratique, n’est pas une démission. C’est un arrêt de la guerre intérieure. Tant que je suis en guerre contre ce qui est, je dépense toute mon énergie à combattre une réalité déjà là. Et je n’ai plus de force pour agir juste.

Accepter, c’est dire : voilà ce qui est présent. La peur est présente. La tristesse est présente. Une situation compliquée est présente. Un conflit est présent. Et à partir de cette vérité, je peux répondre. Je peux poser une limite. Je peux demander de l’aide. Je peux changer de direction. Je peux parler. Je peux me taire. Mais je ne pars plus d’un mensonge.

C’est ainsi que l’acceptation permet de faire évoluer les situations. Elle ne les change pas par magie, elle change mon point d’appui. Elle me rend moins réactif, donc plus efficace, plus doux, plus clair. Elle me rend plus capable de compassion, y compris envers ceux qui me heurtent, parce que je reconnais en eux la même ignorance, la même confusion, la même peur de perdre.

Et puis, il y a cette idée, très concrète, très simple : écrire à ses enfants, demander pardon. Ces gestes-là sont des formes de pratique. Ils ne sont pas séparés de la méditation. Ils sont la méditation en action.

Écrire à ses enfants, c’est choisir l’amour plutôt que l’orgueil, la transmission plutôt que l’image, la vérité plutôt que le rôle. Demander pardon, c’est choisir la relation plutôt que la victoire, la réparation plutôt que le récit, la compassion plutôt que le durcissement.

Je crois que vivre une année comme la dernière, ce n’est pas vivre dans un deuil anticipé. C’est vivre dans une présence accrue. C’est remettre du sacré dans l’ordinaire, non pas un sacré spectaculaire, mais un sacré sobre : ce souffle, cette conversation, ce ciel, ce silence, cette main tendue, cette phrase qu’on ose enfin dire.

Une réponse qui ouvre le ciel

Je finirai par la réponse que Bruce Lee a donnée à un journaliste qui lui demandait quelles étaient ses limites :

« Les limites du ciel ouvert. »

Cette phrase me touche parce qu’elle n’est pas une promesse de toute-puissance. Elle ressemble plutôt à une direction. Le ciel ouvert, ce n’est pas un objectif à atteindre, c’est un rappel : au-dessus de nos pensées, il y a de l’espace. Au-dessus de nos jugements, il y a de l’espace. Au-dessus de nos peurs, il y a de l’espace.

Et dans cet espace, quelque chose respire. Quelque chose se détend. Quelque chose se souvient que tout passe, et que c’est précisément pour cela qu’il faut aimer tant qu’on peut aimer, dire tant qu’on peut dire, réparer tant qu’on peut réparer, sans attendre la dernière minute comme on attend une autorisation.

Pour réaliser vos rêves, mes amis, regardez souvent en l’air.

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« Le bonheur c’est lorsque vos actes sont en accord avec vos paroles. »

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