Se reconnecter à soi, accepter de ressentir du plaisir · partie 1

Il y a des rencontres qui vous remettent d'aplomb sans que vous vous y attendiez. J’ai vu une sophrologue trois fois ces dernières semaines, et cela m’a fait énormément de bien car elle m’a parlé à plusieurs reprises du plaisir, notion qui n’est pas vue positivement dans le bouddhisme. Mais, après avoir eu ces séances, je comprends que j’avais mal compris cette notion.

Quand je dis « mal compris », je ne parle pas d’un désaccord intellectuel. Je parle d’une confusion très intime, presque corporelle. Comme si, au fond de moi, quelque chose avait collé deux idées l’une sur l’autre: « plaisir » et « faute », « plaisir » et « distraction », « plaisir » et « faiblesse ». Et je me rends compte que j’ai vécu longtemps avec ce sous-titre invisible, en mode devoir, en mode tenir, en mode faire ce qu’il faut.

Dans le bouddhisme, la recherche du plaisir est un souci si on considère que c’est la source du bonheur. Le plaisir étant la plupart du temps extérieur à nous-même, on recherche à rejeter la souffrance par le plaisir dans les conditions extérieures, et on se perd dedans. On est frustré si on ne peut en avoir assez, on s’en lasse quand on en a trop...

« ça ne veut pas dire renoncer à la glace à la framboise ;-) »

Cette phrase, je l’ai toujours trouvée drôle. Mais je crois que je ne la laissais pas entrer en moi. Je l’entendais avec ma tête, pas avec mon ventre. Or, ce que ces séances m’ont appris, c’est qu’un enseignement n’est pas seulement une idée: c’est une permission. Et moi, des permissions, j’en manquais.

Le tout est de ne pas se perdre dans la recherche constante de plaisir, ce qui mène à la frustration, à la fatigue, et à un sentiment de vide.

Je crois que c’est là que la nuance est cruciale, et que je l’avais simplifiée à l’excès. Il y a le plaisir, qui est souvent lié à une stimulation, un moment, une activité, un goût, un contact, un rire. Il naît, il culmine, il disparaît. Il est impermanent, par nature. Et il y a le bonheur intérieur, plus silencieux, plus stable, qui ressemble davantage à une capacité de présence, à une paix relative, à un accord avec le réel. Le bonheur intérieur n’a pas besoin que tout soit parfait pour exister. Il peut cohabiter avec la tristesse, avec l’incertitude, avec l’inconfort.

Le piège, ce n’est pas le plaisir. Le piège, c’est la saisie: croire que le plaisir va me sauver, me remplir, me garantir une sécurité définitive. C’est là que la roue tourne: je veux reproduire, je veux retenir, je veux prolonger. Et comme tout passe, je finis par lutter contre la vie. Et c’est de cette lutte, souvent, que naît la souffrance.

Mais l’autre piège, plus discret, c’est de transformer la spiritualité en outil de contrôle. Faire de la pratique un nouveau « devoir », un nouveau costume de sérieux. Et c’est exactement l’endroit où je m’étais coincé.

Les clefs que j'ai reçues

Les clefs que m’a données cette sophrologue sont les suivantes :

  • je me connecte à ce que je ressens (sans chercher de technique pour ne plus ressentir ça)
  • Je ne recherche pas forcément pourquoi je me sens comme ça. De quoi ai-je besoin (et qui ne dépende que de moi?): la sécurité, le partage, le sentiment d’utilité, la nature, la reconnaissance, le lâcher prise, le calme, le réconfort, l’affection, le plaisir
  • Passer à l’action par une réponse quotidienne

À la première lecture, ces phrases peuvent paraître simples. Et pourtant, chez moi, elles ont touché un endroit très ancien: l’habitude de fonctionner « au-dessus » de mon ressenti. Je suis hypersensible, et parfois, la tentation est grande de vivre dans la tête, de gérer, de prévoir, de rationaliser, parce que sentir trop fort peut faire peur. Mais fuir ce que je ressens, c’est aussi m’éloigner de ce qui m’indique mes besoins.

Et c’est là que j’ai compris quelque chose: si je ne sens pas, je ne sais pas ce qui me nourrit. Si je ne sais pas ce qui me nourrit, je compense. Et si je compense, je confonds plaisir et anesthésie. Alors que le plaisir, le vrai, celui qui me fait du bien, ne m’endort pas. Il me réveille doucement.

Apprendre à laisser passer les émotions

Nous avons travaillé sur des exercices de contraction/détente pour apprendre à vivre les émotions, à la laisser monter en soi pour se laisser traverser par elles.

L’un des exercices était d’être allongé, détendu, de poser une main au dessus du nombril, une main au dessous. Je devais alors imaginer ce qui me pesait sous forme de sacs, de pierres, ou de ballons, peu importe.
Ensuite, je devais retenir ma respiration, contracter tout mon corps, jusqu’aux mollets, en serrant les poings et en pensant à tout ce qui éveillait en moi colère, tristesse ou peur. Et, au bout de trente secondes, imaginer mentalement cette pierre, ce sac poubelle tomber (ou ces ballons s’envoler) en relâchant tout. Nous avons fait trois fois cet exercice.

Ce qui m’a marqué, c’est la pédagogie très concrète du corps. Dans ma pratique bouddhiste, je connais l’idée: observer, ne pas s’accrocher, laisser passer. Mais là, mon corps a reçu une démonstration immédiate. La contraction, c’est la saisie. Le relâchement, c’est le lâcher-prise. Et l’émotion, quand je lui donne un espace, n’est plus un monstre moral. Elle redevient un mouvement.

Je me suis rendu compte aussi d’une chose délicate: je croyais « accepter » mes émotions parce que je ne faisais pas de drame. En réalité, je les tenais serrées, je les gardais à distance, comme on tient un sac trop lourd en disant: « Ça va, je gère. » Mais gérer n’est pas traverser. Traverser, c’est autoriser le passage. Et parfois, c’est épuisant, parce que ce passage demande une forme de courage très simple: rester là.

A la fin de la première séance, elle m’a donné un exercice à faire qui m’a été extrêmement utile pour la confiance en soi et la reconnaissance.

Elle m’a demandé d’écrire 10 choses que je savais faire (ça peut être un savoir-faire ou un savoir-être) et de les rattacher à un événement très précis (si possible avec une date, des prénoms) pour que leur mémoire soit ancrée en moi. Elle m’a dit que je n’étais pas obligé de savoir toujours faire ces choses de manière parfaite, mais que ce n’était pas grave.

J’ai trouvé cet exercice étonnamment puissant. Parce que mon cerveau, quand il est stressé, a une tendance à effacer les preuves, à minimiser, à dire: « Oui mais ce n’était pas si bien », « oui mais c’était facile », « oui mais n’importe qui aurait pu ». Mettre des dates, des prénoms, des scènes précises, c’est comme planter des piquets dans la terre. Ça arrête la dérive du mental.

Et surtout, ça m’a confronté à mon perfectionnisme. Je ne m’autorisais pas à être compétent « par endroits ». Je voulais l’être tout le temps. Or la vie n’est pas un examen permanent. La pratique non plus. Reconnaître ce que je sais faire, c’est aussi reconnaître l’impermanence: je peux être très juste un jour, et moins disponible un autre. Et je reste humain.

Lors d’une autre séance, nous avons parlé du jugement négatif que l’on porte sur soi, sur ces fameuses phrases que l’on se dit:"sois parfait, sois fort, fais vite", etc.

Je les connaissais, ces phrases. Je les avais même prises pour des vertus. « Sois fort », comme si ressentir était une faiblesse. « Fais vite », comme si la lenteur était un défaut moral. « Sois parfait », comme si l’erreur prouvait que je ne mérite pas l’amour. Et j’ai senti combien ces injonctions avaient colonisé mon quotidien.

Ce jugement de soi n’est pas seulement une voix. C’est une posture. Une manière de serrer les épaules, de tendre la mâchoire, de vivre en apnée. Et c’est là que la sophrologie a rejoint, à sa façon, le cœur du bouddhisme: voir clairement. Voir comment je me parle. Voir comment je m’agresse parfois au nom du bien.

Sur le même chemin

Continuer la lecture Se reconnecter à soi, accepter de ressentir du plaisir · partie 2

« Le bonheur c’est lorsque vos actes sont en accord avec vos paroles. »

Gandhi
Explorer tout : Réflexion sur la spiritualité