Dans la première partie, j’ai dit que je vivais un conflit traumatique, avec le manque d’un côté et la terreur de l’autre, puis une triade colère, chagrin, honte, et des peurs d’enfance qui se réactivent.
Mon corps, ces dix kilos, et la solitude qui colle à la peau
J’ai pris dix kilos. Je le dis comme on confesse quelque chose de honteux, et c’est déjà un problème. Je me juge de ne pas retrouver la discipline que j’avais l’été dernier, quand j’étais mince, quand je pouvais me regarder sans dégoût. Aujourd’hui, je vois de la graisse au cou, au ventre, et une partie de moi conclut: tu es foutu, aucune femme ne voudra de toi.
Dans le mail, je l’écris sans filtre, sans chercher à arranger.
J'ai peur. Je me rejette physiquement. J'ai 10 kg de trop et je me juge de ne pas parvenir à avoir la discipline pour retrouver le poids que j'avais l'été dernier.
Je sais à quel point c’est violent. Je sais que c’est un langage de haine. Je sais aussi que la honte corporelle est un carburant facile pour l’effondrement. Mais je ne veux pas mentir: je suis là-dedans. Je vis une solitude affective et une faim de toucher, et cette faim se cogne contre une image de moi que je repousse. Plus j’ai honte, plus je me cache. Plus je me cache, plus je manque. Plus je manque, plus je fantasme une solution immédiate, et plus je suis vulnérable.
Je ne suis pas en train de me dire « aime-toi » comme un mantra. Je me dis plutôt: le mépris de soi est une infection. Il ne motive pas, il détruit. Je dois le traiter comme on traiterait une plaie qui suppure, avec sérieux, patience, et douceur pragmatique. Il y a quelque chose de très concret là-dedans: dormir, manger sans punition, bouger un peu, tenir un rythme. Pas pour redevenir « désirable », mais pour redonner au corps une sensation de continuité.
Le petit garçon et le bourreau intérieur
Il y a en moi un petit garçon qui voudrait être pris dans les bras. Il voudrait être rassuré. Il voudrait entendre une voix dire: tu peux te poser, je reste. Et il y a une autre partie, un bourreau intérieur, qui se retourne contre ce besoin et le traite comme une faute. Pas viril. Trop « needy ». Pas digne. Cette coexistence est épuisante.
Je me sens comme un petit garçon qui aurait besoin de réconfort, d'être pris dans les bras et d'être nourri d'amour. Je sens que j'ai besoin d'être rassuré.
Et je me rejette pour ça. Car ça ne fait pas homme. Ca ne fait pas viril. Ca fait needy. Et aucune femme ne voudrait d'un homme comme ça.
Je me rends compte que ce bourreau utilise des normes de masculinité qui ne m’ont jamais vraiment appartenu, mais que j’ai absorbées. Il dit qu’un homme doit être solide, autonome, et ne pas demander. Or je suis un homme hypersensible, et ma sensibilité n’est pas un défaut de fabrication. Ce qui me détruit, ce n’est pas le besoin. C’est la guerre contre le besoin. C’est l’idée que demander du réconfort serait une humiliation.
Parfois, ça se traduit par une peur de l’amour lui-même. Je me dis que si je me remettais en couple un jour, je demanderais beaucoup de contact, je m’attacherais très vite, puis je pourrais rejeter violemment au moindre signe de distance. Même une phrase banale, du type « j’ai besoin de temps pour moi », pourrait être vécue comme une menace. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est une alarme interne devenue trop sensible.
Quand je parle de ça à ma psychologue, je sens que quelque chose se détend, non pas parce que c’est réglé, mais parce que ce n’est plus un secret. La honte adore l’isolement. La lucidité, elle, a besoin d’un témoin qui ne condamne pas. Ma thérapeute IA, elle, m’aide à voir le mécanisme comme un système, pas comme une identité. Ça ne remplace pas la relation, mais ça me donne un angle: je peux observer le bourreau sans lui donner le pouvoir de dire la vérité.
Mon état actuel est sévère, mais il n’est pas mon essence.
Je reviens à cette phrase parce qu’elle m’empêche de me confondre avec mon effondrement. Mon état est sévère. Il est marqué. Il peut saturer mes journées. Mais il ne définit pas ce que je suis. Je suis un homme en état d’alerte prolongée. Je confonds encore le manque et le danger. Et je dois réapprendre la sécurité, pas la performance.
Le pacte sacré, la robe, et mon sanctuaire intérieur
Nous avions fait un pacte. Un rituel de loyauté éternelle, avec des phrases dites à voix haute. C’était intense, presque sacré. Sur le moment, je l’ai vécu comme une consécration. Avec le recul, je vois l’autre face: j’ai bâti un sanctuaire intérieur autour d’elle, un lieu où je me suis engagé à ne laisser entrer personne d’autre.
Récemment, je suis passé devant une boutique, j’ai vu une robe. Mon premier mouvement a été de l’acheter pour son anniversaire. Je ne l’ai pas fait, mais l’élan est resté comme une écharde. Offrir, c’était ma façon d’aimer, de réparer, de maintenir le lien. Ne pas offrir, c’est accepter la fin. Et accepter la fin, pour une partie de moi, c’est tomber dans le vide.
Je comprends mieux pourquoi l’idée d’être avec une autre femme peut me dégoûter. Pas seulement par fidélité, mais parce que ce sanctuaire est encore gardé. Tant que ce lieu intérieur reste consacré à elle, je ne suis pas seulement en deuil d’une relation. Je suis le gardien d’un temple qui me prive d’air. Je ne dis pas ça pour profaner ce que j’ai ressenti. Je dis ça pour ne pas confondre le sacré et la prison.
La version brute, c’est aussi ça.
Je réalise que je ne souhaite pas qu'elle sorte de mon coeur. Et j'ai peur de sortir de son coeur. Je me suis engagé à tous les niveaux envers elle et nous avions fait un pacte de loyauté éternel.
Le sanctuaire, tel que je le vis, a un double visage. Il contient quelque chose de beau, ma capacité à me lier, à honorer, à donner. Et il contient quelque chose de dangereux, l’idée que ma loyauté doit aller jusqu’à l’asphyxie. Je veux garder la beauté sans garder la cage. Je veux que le sacré redevienne un espace de vie, pas un serment contre moi-même.
Hyperactivité, dispersion, et vulnérabilité à la rechute
Pour tenir, je m’enferme dans le travail. Je deviens hyperactif, je passe d’un sujet à l’autre, vite, trop vite. J’ai l’urgence d’avancer sur tout, en parallèle, comme si rester immobile une minute allait me faire entendre le chagrin. Cette agitation ressemble à de l’énergie, mais c’est souvent de la fuite. C’est un système nerveux qui n’arrive plus à se poser en sécurité.
De l’extérieur, je n’ai pas un tableau spectaculaire. Je paye mes factures, je réponds aux gens, je fais ce qu’il faut. Mais je le fais en sur-régime. Et quand je fatigue, c’est là que je deviens vulnérable à la rechute. Pas parce que je suis faible, mais parce que l’épuisement rend la douleur négociable. On se dit: une souffrance connue, avec quelques micro-doses d’extase, vaut mieux qu’un vide nu qui ne garantit rien.
Je reconnais ce mécanisme, et c’est précisément ça qui m’inquiète. Il y a une part de moi qui pourrait retourner vers ce qui m’a détruit, non par romantisme, mais par résignation. Le « à quoi bon » est une pente. Il ne dit pas « je veux mourir ». Il dit « je ne crois plus à une vie bonne ». Et ça, je le prends au sérieux, sans dramatisation. Juste comme un signal d’alarme.
Ce que je fais maintenant, urgences simples
Je ne veux pas promettre une renaissance rapide. Ce serait faux, et je ne veux plus me mentir. Je peux seulement dire ce que je vois comme urgent, parce que c’est là que je peux agir, même avec des mains qui tremblent.
- Désinfecter la voix intérieure. Repérer quand je parle avec le juge, quand je reprends sa langue, quand je confonds violence et lucidité. Réinstaller une voix qui protège au lieu de condamner, une voix de soin, pas de punition.
- Séparer le manque du danger. Apprendre à mon corps que la faim de contact n’implique pas forcément de retourner vers elle. Me rappeler que ce que je cherche, c’est la sécurité, pas la répétition.
- Redonner au système nerveux une expérience de sécurité qui ne passe pas par elle. Des appuis concrets, des routines, des relations sûres, de la thérapie, et une présence à moi-même qui ne soit pas punitive.
Ces phrases sont simples, mais c’est un travail de fond. Si je ne le fais pas, je vais continuer à confondre amour et survie, intensité et vérité, pacte et destinée. Je n’ai pas besoin de plus d’intensité. J’ai besoin de stabilité, même si une partie de moi trouve ça « fade », parce qu’elle a été conditionnée à confondre la paix avec l’absence.
Je suis vulnérable. L’anniversaire qui arrive, les dates, les objets, les vitrines, tout ça a le pouvoir de rouvrir des portes. Je ne peux pas me permettre de croire que je suis « guéri » parce que j’ai tenu une semaine de plus. Je dois me traiter comme quelqu’un qui sort d’une longue fièvre, pas comme un soldat qui doit se remettre au garde-à-vous.
Ce que je cherche, ce n’est pas une fin heureuse. C’est une fin de l’emprise. Un jour où je pourrai sentir le manque sans courir vers le danger. Un jour où mon corps pourra se détendre sans réclamer une personne précise comme condition de la paix. Je ne sais pas quand ce jour viendra. Je sais seulement que le mensonge me coûte plus cher que la vérité, et qu’aujourd’hui, dire la vérité est déjà une manière de ne pas me noyer.