Il y a des rencontres qui ressemblent à une évidence.
Pas une évidence logique. Une évidence du corps. Une évidence du cœur. Comme si le cœur ne raisonne pas, mais reconnaît.
Quand je l'ai rencontrée, je savais que je vivais tout trop fort, trop longtemps, trop profondément. Je savais que je cherchais la cohérence comme on cherche de l'air. Et qu'à l'intérieur, ça tournait. Ça tournait sans cesse.
En effet, comme vous le savez, six années auparavant, le diagnostic d'autisme Asperger est arrivé quand j'avais 37 ans, comme une lampe qu'on allume dans une pièce où je m'étais habitué à tâtonner. Une lampe qui ne guérit rien, mais qui éclaire. Et parfois, éclairer fait encore plus mal.
Elle, de son côté, portait une agitation différente. Un élan, une vitesse, une manière d'être là puis de ne plus être là, comme une radio qui capte une station et la perd au moindre mouvement. Un TDAH probable, non diagnostiqué. Probable, parce que les signes étaient là. Non diagnostiqué, parce qu'elle n'en voulait pas.
« J'ai décidé de lâcher l'affaire et de ne pas vouloir moi-même rentrer dans une case. »
Je comprends ce refus. Je le respecte. Je sais ce que ça coûte de se laisser définir. Et en même temps… ne pas vouloir la case n'empêche pas la maison d'être construite ainsi.
Alors voilà ce que j'ai envie de te raconter, si toi aussi tu as aimé quelqu'un dont le cerveau ne suivait pas les mêmes rails que le tien. Si toi aussi tu as vécu cette danse étrange : je m'approche, tu t'éloignes ; je pose une question, tu disparais ; je tends la main, tu la vois comme une menace.
Je ne vais pas diaboliser. Je ne vais pas me blanchir non plus. Je vais essayer de dire vrai.
Quand deux neuro-atypies se rencontrent, l'amour peut être immense. Mais la boucle peut devenir infernale.
Deux systèmes nerveux, deux manières d'aimer
Je suis un homme qui cherche la cohérence. Pas par obsession de contrôler l'autre. Par besoin de stabilité intérieure. Mon cerveau, quand il aime, veut comprendre. Il veut relier les points. Il veut faire tenir le monde debout.
Et elle, la personne que j'aimais, semblait avoir un autre carburant. Une énergie vive, parfois lumineuse, parfois tranchante. Une manière de vivre par impulsions, par vagues. Avec des pics, des creux. Des élans, des replis.
Je dis « TDAH probable » avec beaucoup de prudence. Je ne suis pas là pour diagnostiquer. Je suis là pour décrire ce que j'ai vécu, ce que j'ai observé, et ce que ça a fait à mon cœur.
Dans mon monde intérieur, l'amour ressemble à une construction. Une architecture. On pose des fondations, on vérifie les murs, on s'assure que la maison tient.
Dans le sien, l'amour ressemblait parfois à un feu de camp. On s'assoit près de la flamme tant qu'elle réchauffe, puis on s'éloigne quand ça brûle ou quand le vent tourne.
Et tu sais quoi ? Les deux sont valables. Les deux sont humains. Mais ensemble, ça peut faire une tempête.
Cette rigidité amplifie le « pursue » : quand je m'accroche à la cohérence
Je vais parler de moi d'abord, parce que c'est la seule responsabilité que je peux vraiment porter.
Ce fonctionnement, ce n'est pas juste « je suis un peu différent ». C'est un fonctionnement qui colore tout : la perception, la communication, la manière d'entrer en lien. Et dans le couple, ce fonctionnement a amplifié ce qu'on appelle parfois la dynamique « pursue/withdraw » : celui qui poursuit, celui qui se retire.
Moi, je poursuis.
Pas parce que j'aime harceler. Parce que mon système nerveux ne supporte pas le flou. Parce que l'ambiguïté n'est pas un espace neutre pour moi : c'est un gouffre.
Le besoin de cohérence : l'hypervigilance aux contradictions
Quand elle disait une chose et faisait l'inverse, je le sentais immédiatement. Comme un caillou dans la chaussure. Comme une fausse note dans une mélodie.
Je ne pouvais pas « laisser passer ». Je cherchais à comprendre : qu'est-ce qui est vrai ? Qu'est-ce qui a changé ? Qu'est-ce que je n'ai pas compris ?
Et plus je cherchais, plus je devenais hypervigilant. Plus je devenais précis. Plus je devenais… épuisant.
Ce que je vivais comme de la lucidité, elle le vivait comme une traque.
Le besoin de comprendre : analyser en plein conflit
Quand il y avait tension, mon réflexe était de clarifier. Tout de suite. Maintenant. Là. Je voulais mettre des mots. Je voulais cartographier. Je voulais résoudre.
Et souvent, elle avait besoin de l'inverse : de l'espace. Du silence. Du recul.
Alors je faisais ce que je savais faire : je parlais. J'expliquais. Je détaillais. Je tentais de relier les causes et les effets.
Et plus je parlais, plus elle se fermait. Et plus elle se fermait, plus je parlais.
La boucle.
La pensée systématique : les messages-fleuve
Je sais écrire. Je sais structurer. Je sais analyser.
Dans mon monde, un long message, c'est un pont. C'est une main tendue. C'est une tentative de ne pas se perdre.
Mais dans son monde, ces messages pouvaient ressembler à un tribunal. Un « procès par écrit ».
Je le comprends aujourd'hui. Parce que la longueur, la précision, la logique… peuvent devenir une arme sans que je le veuille. Une arme de supériorité. Une arme de domination.
Je ne voulais pas gagner. Je voulais être rejoint.
Mais parfois, ma manière de demander à être rejoint rendait l'autre encore plus seul.
La difficulté à tolérer l'ambiguïté : exiger des réponses claires
Il y a des phrases qui me font vaciller : « Je ne sais pas », « On verra », « Laisse-moi », « Peut-être ».
Ce sont des phrases normales. Des phrases humaines. Mais dans mon système, elles ouvrent un espace où tout devient possible. Où la perte devient imminente. Où l'abandon devient une hypothèse concrète.
Alors je demande : « Tu veux quoi, exactement ? Tu ressens quoi, exactement ? On est où, exactement ? »
Je demande parce que je panique. Je demande parce que je m'accroche. Et plus je demande, plus l'autre se sent pressé, envahi, coincé.
La rigidité cognitive : les transitions hot/cold comme un séisme
Je peux m'adapter. Mais j'ai besoin de transitions.
Quand l'amour est chaud puis froid, quand la proximité est immense puis soudain lointaine, mon corps ne suit pas. Mon cerveau ne suit pas. Mon cœur ne suit pas.
Je me retrouve comme un enfant dans une pièce où la lumière s'éteint sans prévenir. Je cherche l'interrupteur. Je cherche une explication. Je cherche un fil.
Et parfois… il n'y avait pas de fil. Il y avait juste une fatigue. Une saturation. Une impulsion. Un besoin de fuir.
Son TDAH amplifie le « withdraw » : quand elle se protège en disparaissant
Je ne veux pas réduire cette personne à un fonctionnement. Elle était bien plus que ça. Elle était drôle, vive, touchante, parfois d'une tendresse inattendue.
Mais dans les conflits, quelque chose se passait. Quelque chose de répétitif. Comme un mécanisme de survie. Si mon système cherchait la fusion par la compréhension, le sien cherchait la sécurité par la distance.
L'impulsivité : des réactions disproportionnées
Il y avait des moments où une phrase devenait une porte qui claque. Des mots définitifs. Des blocages. Un « stop » brutal, comme si tout le lien devait être coupé pour que l'air revienne.
Je ne dis pas ça pour accuser. Je dis ça parce que je l'ai vécu comme un choc.
Je parlais de nous, elle entendait danger.
La dispersion : la conversation conflictuelle qui se désagrège
J'essayais de suivre un fil. Elle partait sur un autre. Puis un autre. Puis un autre.
Et moi, je m'accrochais au premier fil, persuadé que si on le lâchait, on tomberait.
Alors je ramenais la conversation. Je recadrais. Je récapitulais. Et elle se sentait contrôlée. Je voulais juste qu'on se comprenne. Mais ma manière de « tenir le cadre » devenait un étau.
La fatigue cognitive : la fuite face aux longues analyses
Je pouvais parler longtemps. Penser longtemps. Explorer longtemps.
Et elle, parfois, saturait vite. Comme si son cerveau disait : « trop d'informations, trop de pression, trop de complexité ».
Alors elle fuyait. Elle coupait. Elle se retirait. Et moi, je vivais ça comme une punition. Comme un abandon.
Alors je revenais. Encore. La boucle, encore.
La difficulté à verbaliser ses besoins : le vide que je remplis
Il y avait des moments où je lui demandais : « De quoi tu as besoin ? » Et je n'avais pas de réponse.
Pas parce qu'elle ne voulait pas. Parfois, j'avais l'impression qu'elle ne savait pas. Ou qu'elle ne trouvait pas les mots. Ou que les mots arrivaient trop tard.
Et ce vide… je le remplissais. Je remplissais avec des hypothèses, des analyses, des scénarios. Je tentais de deviner. Je tentais de prévenir. Je tentais de réparer avant même de savoir ce qui était cassé.
Et évidemment, ça l'étouffait.
Le besoin de stimulation et de mouvement : le cadre stable vécu comme une cage
Je cherchais des repères. Des rituels. Des accords. Des « on fait comme ça ».
Elle, parfois, semblait vivre ces repères comme une contrainte. Comme une cage. Comme un poids.
Je voulais du stable pour me calmer. Elle voulait du mouvement pour respirer.
Tu vois le paradoxe ? Je demandais la même chose que ce qui la faisait fuir.