Autisme asperger – les relations avec autrui, le jeu social

C'est le point le plus délicat lorsqu'on parle d'autisme asperger, surtout qu'il s'agit d'un spectre et que deux personnes avec autisme n'agiront pas forcément de la même manière. Aussi, je vais vous dire comment je fonctionne, et je vous laisserai vous faire votre propre opinion.

Chaque jour, je joue un jeu social, toujours le même. Je dis bonjour aux gens, je dis des phrases que je répète depuis des années ("bonne soirée?", "tu pars bientôt en vacances?" "comment s'est passé ton week-end?", "bientôt vendredi!"). Je fais un grand sourire, parfois une boutade en modifiant ma voix tel que je l'ai entendu pour avoir un effet comique. L'humour est une façade agréable pour les gens et me permet d'être socialement accepté.

Puis vient la réunion courte du matin, qui me stresse un peu: va-t-on juger que je ne travaille pas assez rapidement? Comment dire rapidement ce que je dois dire sans non plus être trop succinct sinon on va penser que je n'ai pas assez avancé. Je prends généralement une voix monocorde et annonce ce que j'ai fait la veille, si j'ai rencontré des soucis, et ce que je vais faire aujourd'hui.

Puis arrive le "meilleur moment". Je mets mon casque, de la musique de relaxation, et je me coupe. Je me mets à travailler, me parle à moi-même à voix basse pour me concentrer. Ca dure jusqu'à midi.

Le midi, je mange pratiquement toujours la même chose, avec pratiquement toujours les mêmes collègues. Nous parlons surtout du travail, mon intérêt restreint. Parfois de films que j'ai vus il y a longtemps. Ou je laisse mes collègues s'exprimer et je joue le jeu social en rebondissant comme je peux sur leurs phrases, avec plus ou moins de succès (plutôt moins que plus, mais je me débrouille mieux certains jours). Il peut m'arriver, quand je désire me connecter, que je parle de ma vie. C'est là le point crucial: il n'y a que les discussions concernant les émotions et les points de vue qui m'intéressent. Les discussions sociales ne m'intéressent jamais, les discussions légères m'ennuient. Mais si les gens parlent de leurs émotions, et que je parle des miennes, alors je sens que je suis beaucoup moins coupé d'eux. Un lien se créé.

L'après-midi, je commence déjà à fatiguer de la discussion du midi, des stimulis visuels (mon oeil accroche aux innombrables détails qu'il peut voir), et d'être entouré de gens. Je mets mon casque, mais c'est plus difficile. On m'appelle pour une réunion.

La réunion, c'est un exercice périlleux. Je dois faire un effort immense pour écouter, car naturellement, si je regarde la personne qui parle, je vais commencer, sans pouvoir m'en empêcher, à la dévisager: ses yeux, ses sourcils, ses cils, la forme de son nez, les imperfections de la peau, sa pilosité, sa chevelure... et voilà, je me suis perdu dans les détails. J'ai décroché de ce qu'elle disait. Le stress monte. Je tente de me raccrocher en posant une question sur un schéma qu'elle montre. Mince, elle en parlait pendant que je me perdais dans les détails physiques de sa personne. Légère moquerie. Je me reprends et regarde intensément le schéma pour ne plus regarder la personne, pour me concentrer. Je pose des questions, et ai donc l'air intéressé.

La réunion peut être longue, et généralement composée de 4-6 personnes, qui prennent la parole de manière un peu désordonnée, qui rebondissent, parlent de choses que je ne connais pas toujours. J'ai parfois envie de dire quelque chose, d'émettre une idée, mais quelqu'un le dit avant moi, ou l'on est passé à un autre sujet. Tant pis.

Je retourne devant mon poste, mais mes réserves d'énergie sont sérieusement entamées. Cette réunion a été trop longue pour moi, j'ai dû faire d'immenses efforts pour rester concentré, et j'ai décroché au bout d'un moment.

Je travaille plus lentement, comprends moins bien ce que je fais. Au bout d'une heure, un collègue propose un café. C'est le moment de s'aérer l'esprit, le sucre me fera du bien.

Tout le monde prend quelque chose à boire, nous nous mettons à une table. J'attends que quelqu'un lance un sujet. Il va falloir socialiser à nouveau même si le sujet est inintéressant ou que l'on ne parle pas de mon intérêt restreint. Par chance, quelqu'un parle d'un livre que j'ai lu, et je peux rebondir, en faisant attention à ne pas monopoliser la parole. Dès que je sens que je parle trop, il faut que je me taise sinon on dit que "je saoûle". J'ai pu parler, exprimer mon opinion, je reparlerai vers la fin. Les autres parlent, je les regarde, observe tous les détails de leur visage et du reste de leur corps. Mon regard s'attarde sur leurs chaussettes, leurs vêtements, une poussière sur la table. Le bruit de la machine à café quand une autre personne se ressert arrive trop bruyamment à mes oreilles. Je ferme les yeux ou je me bouche légèrement les oreilles.

Il est temps de remonter. Je me sens très fatigué, mais il faut que je me concentre encore quelques heures en m'aidant de mon casque. Je tiens comme je peux.

Je rentre chez moi et croise ma voisine que je commence à apprécier. Nous avons chacun un chien, c'est plus facile pour aborder la discussion. Je dois tout de même dire quelques phrases sociales, essaie à nouveau de faire de l'humour. L'humour, ça n'est pas si difficile quand on est asperger, surtout si l'on a énormément écouté d'humoristes.

Puis je suis chez moi, au calme, et je travaille ou regarde des vidéos youtube pour analyser les comportements sociaux.

Le plus étrange dans tout cela, c'est que je ne recherche que les discussions profondes, dans lesquelles on va parler de ses émotions. Cela me permet de tenter de les clarifier, et j'ai la sensation que c'est le seul moyen de se connecter véritablement aux gens, ou tout du moins d'essayer.

Si on me propose une soirée, je vais pratiquement toujours refuser, encore davantage s'il y aura de l'alcool, du bruit, des jeux. Cela épuiserait mes dernières forces, et je n'y prendrai aucun plaisir.

Le week-end, je reste seul quand je n'ai pas mes enfants. Je me ressource dans le silence, je médite, me parle à moi-même. Si un ou une amie me propose de passer chez lui/elle, je dois prendre sur moi car le week-end est le seul moment où je peux me poser. Même si je peux énormément aimer cet ou cette amie, je dois prendre sur moi, me dire que je vais devoir reprendre les transports en commun qui sont bruyants (heureusement que mon casque est là). Heureusement, une fois arrivé sur place, je prends toujours véritablement plaisir à parler avec cet ou cette ami(e), à parler de nos vies, de nos émotions. C'est là que nous nous connectons. C'est là que la tristesse survient quand je repars. Car je comprends à quel point je suis seul, à quel point je désirerais tous les jours me connecter à quelqu'un que j'apprécie. Mais je suis seul chez moi, et j'ai peur de manquer d'espace si je vois trop souvent des amis. J'ai besoin d'énormément de temps libre pour me retrouver, tenter de me comprendre. C'est un véritable dilemme, toujours.

Aussi, parfois, je prends énormément sur moi pour inviter, car ça me fait du bien.

Mais le plus curieux dans l'histoire... c'est que je peux rester longtemps à être entouré de gens sans leur parler, mais à apprécier qu'il y ait une présence, juste une présence. La solitude me pèse souvent, et je ne sais comment en sortir. Heureusement que j'ai des amis sincères pour me pousser un peu. Sinon, je crois que je serais complètement isolé.

Pour être honnête, j'ai du mal à comprendre que des personnes désirent être mes amis, car je me trouve moi-même si étrange, si différent des gens que je connais, que j'ai du mal à voir ce qu'ils voient en moi qui leur donne envie de me revoir. Mais j'ai pris pour habitude de ne plus essayer de comprendre les autres car je n'y parviens pratiquement jamais. L'être humain est un mystère pour moi, et il n'y a que quelques rares personnes que je parviens à comprendre. J'ai longtemps essayé, j'ai pris mentalement de très nombreuses notes: la manière de dire bonjour, au revoir, quelles postures prendre, comment moduler sa voix, comment échanger socialement, à quelle distance se tenir, le type de phrases à dire dans telle ou telle circonstance, les gestes des mains... j'ai énormément étudié l'être humain pour me fondre dans la masse.

Même si l'on me sait atypique, je crois que je parviens à faire à peu près illusion dans l'ensemble et à me faire à peu près accepter. On me trouve bizarre, je sais, mais je crois que c'est toléré. Il me semble.

Par rapport aux femmes, ma relation est compliquée. Déjà que je comprends mal les hommes, j'ai encore plus de mal à comprendre la gente féminine. Elle représente à mes yeux le mystère le plus complet et je ne sais jamais comment je dois agir. Je garde mes distances, fais la bise, dis bonjour, mais ça s'arrête là. Je ne peux pas aller plus loin. Avec des mères de famille, je peux parler de mes enfants, c'est facile. Avec les autres, je ne sais pas ce qu'il faut dire ou faire.

Si je cotoie une femme qui me plait, j'ai toujours peur de déranger, que l'on me trouve insistant. Alors je m'efface, je n'ose dire à la personne que j'aimerais avoir de ses nouvelles quotidiennement. Je laisse souvent passer plusieurs jours avant de redonner des nouvelles, pour ne jamais étouffer, pour laisser libre l'autre personne. J'ignore comment cela est perçu, je n'ai osé demander. Je n'ai pas de mode d'emploi relationnel dans ce genre de cas.

Une dernière chose avant de vous quitter ce soir: je mens très difficilement. Mentir est un procédé qui m'apparait tordu, dénué d'intérêts, et même étrange. Pourquoi mentir? C'est l'une des choses que je peux dire que j'aime sincèrement chez moi. Mais mon souci est qu'en étant franc, je commets des impairs sociaux parfois. Ca sort tout seul. C'est le côté "dangereux" d'être trop honnête. Mais si je me sens déjà coupé des autres et de moi-même, si je commence à mentir, comment pourrais-je ne serait-ce qu'espérer me lier à quelqu'un? Ca me parait juste impossible.

A voir: http://www.syndromedaspergerlewebdoc.fr/