Je suis autiste asperger

Le titre ne reflète pas officiellement la réalité, car je n'ai pas encore eu le diagnostic officiel, mais le doute n'est plus permis venant de l'hôpital qui m'a reçu et m'a fait passer une série de tests.

Suite au fait que l'un de mes enfants ait été diagnostiqué autiste de haut niveau, son frère l'a également été, et mon ex-femme et moi-même avons été invités à participer à la recherche sur l'autisme en réalisant des tests, un prélèvement génétique, une IRM.

J'ignore en ce qui la concerne (même si j'ai ma petite idée pour avoir vécu avec elle plusieurs années), mais en ce qui me concerne, les résultats des premiers tests sont clairs pour la psychologue qui m'a fait passer l'ADOS-2: j'ai un grand nombre de troubles du spectre autistique, comme mes enfants, que l'on peut appeler autisme asperger (même si le terme a disparu aujourd'hui).

Voici les différentes caractéristiques d'autisme que j'ai depuis que je suis petit et qui ne se sont jamais "résolues":

  • grande difficulté à comprendre le second degré ou l'ironie, sauf si c'est vraiment évident
  • motricité fine très moyenne (écriture, agilité main, gestes de précisions)
  • soucis d'équilibre
  • difficultés importantes à comprendre l'implicite, ce qui me pousse à demander toujours des explications pour être sûr de comprendre ce que la personne veut dire
  • sens du détail accru (lorsque je regarde quelque chose, je vois immédiatement des détails précis, et il me faut un certain temps pour faire le tour de la chose en observant tous ces détails avant de la voir dans son ensemble)
  • hypersensibilité au bruit, à la lumière, et au toucher (je ne peux pas être dans les transports en commun ou à l'extérieur sans porter de casque à réduction de bruit)
  • perte régulière des mots simples, m'obligeant à recourir à la description de l'objet (ce sont des mots tels que chaise, tasse...)
  • difficulté à comprendre l'abstraction: j'ai systématiquement besoin d'exemples pour comprendre ce qu'une personne me dit car si elle parle en terme "d'idées", il y a tellement de possibilités d'interprétation que mon cerveau commence à élaborer de très nombreux scénarios pour combler les trous, créant de la confusion mentale
  • la pensée visuelle: lorsque quelqu'un me parle, lorsque j'entends des expressions, je vois systématiquement des images un peu à la google image, basées sur des souvenirs. Le souci est que mon cerveau visualise tout de suite des expressions au premier degré et qu'une seconde après, je fais appel au souvenir de l'explication imagée
  • la synesthésie de personnification : chaque couleur a un trait de personnalité fort.
    - Le jaune est quelqu'un de calme, posé, réservé. Il ne casse pas de briques dans ce qu'il fait mais c'est généralement bien fait à part des erreurs d'étourderies.
    - Le violet une personne d'âge mûr, posée, sur qui on peut compter, qui a de l'expérience, qui s'emporte rarement, a une maîtrise de lui-même. Mais il représente une personne qui a des parts sombres en elle. Elle se sent mal dans sa peau et a une vision plutôt pessimiste de l'avenir en règle générale. Elle est sujette à la critique, mais rarement en face. Je me sens mal par rapport au violet, j'ai l'impression de deux personnalités contradictoires qui cohabitent dans la même personne, ce qui la rend très instable pour moi.
    - Le rouge vif est agressif, impulsif, presque dangereux car irréfléchi, il peut partir dans tous les sens, est soupe au lait, persuadé d'avoir raison.
    - Le rouge plus sombre est plus âgé, imbu de lui-même, en colère constante à l'intérieur mais ne le montre que parfois. Ses colères sont alors effrayantes.
    - Le turquoise représente un adolescent, vers 16-18 ans, la tête sur les épaules mais encore pleine de rêves, une belle énergie, positive.
    - L'orange est une personne un peu quelconque, mais qui aime bien rire, faire des calembours faciles. Il est souvent de bonne humeur mais ne dit pas réellement ce qu'il pense. Il se cache derrière l'humour.
    - L'orange sombre a une personnalité plus affirmée et fait preuve de compétences réelles.
    - Le saumon représente une personne douce, très douce, agréable, qui a beaucoup d'amour en elle.
    - Le vert clair, quelqu'un d'optimiste, de jeune, un peu immature, plutôt gentil
    - Le vert émeraude, une personne très sage, profonde, une érudite, ayant une perception très juste du monde, une belle sagesse, qui apaise, rayonne mais sans se mettre en avant, a su voir au delà des illusions de ce monde, a un beau rire franc, léger. Une personne toute en finesse.
  • l'analyse des émotions qui passe systématiquement par le cérébral. Je ne peux agir spontanément car pour chaque situation, mon cerveau passe en revue extrêmement rapidement toutes une séries de scénarios vécus (ou de films/séries) afin de déterminer la réaction la plus attendue, ce qui m'épuise en permanence
  • des intérêts restreints "coupant du monde": en ce qui me concerne, c'est l'informatique, et j'ai du mal à m'intéresser à autre chose. J'ai eu, avant l'informatique, un intérêt restreint appréciable socialement, les séries et films.
  • l'incompréhension des codes sociaux qui n'ont absolument aucun sens (pourquoi se faire la bise, se serrer la main, se souhaiter la bonne année, ne pas pouvoir dire certaines choses dans certaines situations mais pouvoir les dire dans d'autres)
  • une difficulté à clairement analyser mes propres émotions et une incapacité à pouvoir me mettre à la place de quelqu'un s'il vit quelque chose que je n'ai jamais vécu (dans ce cas là, mon cerveau se met à passer en revue les lectures, films, séries, ou personnes rencontrées qui ont vécu ces situations et j'en déduis, selon le scénario qui s'est le plus souvent produit, dans quel état il est le plus probable que la personne peut se trouver, mais cela n'a rien d'intuitif pour moi)
  • une difficulté à interpréter les expressions faciales: si l'expression est marquée, je peux sans souci dire qu'une personne est triste, en colère, inquiète, etc. Mais si c'est léger, je suis incapable de dire si une personne est fatiguée, contrariée/vexée/en colère, inquiète ou triste. Je distingue cependant bien le dédain et "faux sourire" d'un sourire véritable. Mais je ne vois pas le mensonge derrière un sourire qui a l'air sincère (je me suis fait avoir de nombreuses fois) alors j'ai aujourd'hui du mal à répondre sincèrement à un sourire sauf si je connais bien la personne et ne doute pas d'elle. Et étrangement, j'ai toujours eu la sensation que les gens n'exprimaient pas grand chose avec leur visage.
  • des difficultés importantes spatiales (et légères concernant le temps, mais elles persistent et je peux sortir des absurdités temporelles): je mets énormément de temps à me repérer dans l'espace, c'est toujours source de stress, et je prends énormément d'indices photographiques sur les murs, les plantes, bureaux, fenêtres... je dois alors me repasser le film du chemin plusieurs fois dans mon esprit pour être sûr de le savoir.
  • une confusion mentale fréquente (en ce qui me concerne, cela se produit à minima une fois par jour, au pire 3 ou 4 fois), lorsque les gens me parlent d'une idée, d'un concept, sans aucun schéma. Au delà de la troisième étape, mon cerveau ne peut plus rien assimiler et je suis obligé de demander de répéter, de schématiser sur une feuille. En réunion, c'est souvent impossible alors je reste passible et fais semblant de comprendre, puis je redemande à des collègues de me réexpliquer les tâches que je dois faire.
  • pic de compétence: en ce qui me concerne, c'est la musique. Quand j'ai commencé le violon, au bout de 6 mois, mon professeur me disait que j'avais le niveau d'un 4ème année. J'ai également progressé extrêmement vite en guitare.
  • incapacité à supporter ce qui bouge trop vite: les jeux tels que le football, basketball etc sont impossibles pour moi. Mais invitez-moi à une partie de badminton ou de ping pong et je serai des vôtres!
  • un sens de la perfection accru
  • un désir de tout classer, que ce soient les idées, préceptes, ou objets physiques, fichiers dans mon ordinateur, etc
  • une importance énorme accordée à la "bonne conduite" (à l'honnêteté aussi), au respect des règles (à un tel point que j'ai voulu me faire ordonner moine bouddhiste à un moment)
  • une mémoire phénoménale: elle l'était jusqu'à mes 20 ans. Je me rappelais du moindre détail des conversations que j'avais eues et de ce que je lisais. Mais avec l'âge et la fatigue, c'est parti.
  • une incapacité à appréhender le jeu social, ce qui me pousse à "faire comme", en quasi permanence, sauf en famille ou avec les amis proches (même si, parfois, je me suis entendu dire des choses que j'avais entendues dans un film, ou que j'avais entendu quelqu'un dire, sans pouvoir l'empêcher, en mode pilotage automatique)
  • une grande fatigue suite à chaque interaction sociale car mon cerveau passe son temps à analyser ce que la personne me dit pour ensuite réfléchir à la manière dont il faut que je réagisse selon les schémas précédemment observés, et aussi parce que les conversations orales me demandent un énorme effort de visualisation, ce qui provoque la plupart du temps un "gel" de mon cerveau qui ne répond plus, et je commence alors à répondre de manière incohérente
  • une gestion des émotions difficile, car l'intensité des émotions est très importante, et ne sachant pas les gérer, je reste dans l'impassibilité (ou je me mets à paniquer), rentrant dans une sorte de mutisme
  • Une observation accrue du comportement d'autrui, que j'ai toujours eue, afin de chercher à comprendre pourquoi les gens agissent ainsi. J'en étais venu à un moment à analyser les différentes manières de dire bonjour, mais aussi à la distance à laquelle les gens se tenaient les uns par rapport aux autres, aux gestes qu'ils faisaient dans telle ou telle situation, pour "savoir" comment je devais faire
  • des impairs sociaux mal gérés (ma soeur et son mari m'ont offert une boite de chocolats pour Noël et j'ai sorti un "ça va me faire grossir!" sans même m'en rendre compte car je pense à haute voix. Un collègue a rapporté une boite de chocolats. Quelqu'un demande qui l'a apportée, et sans réfléchir, je dis fort à côté dudit collègue: "je ne sais plus comment il s'appelle")

 

A cela se rajoutent des subtilités:

  • concernant l'hypersensibilité sensorielle, quand je suis dans une pièce où il y a du bruit, mais s'il n'est pas énorme, je peux me retrouver dans l'inaptitude presque totale d'entendre ce que la personne qui est à 50 cm de moi me dit. Je vois ses lèvres bouger et parfois j'entends des bribes de syllabes mais ça se limite à ça. Si, en plus, il y a un réfrigérateur dans la pièce ou que la fenêtre est ouverte, mon ouïe est complètement orientée vers ces bruits et je ne peux plus entendre la personne. Egalement, si je suis assis sur un banc et que la personne à côté de moi tapote du pied, je vais ressentir les vibrations jusque dans mon cerveau et cela va m'être insupportable, je vais devoir aller m'asseoir ailleurs. C'est la même chose si mon voisin tapote des doigts sur la table. Je ne peux supporter le bruit d'un feutre sur un tableau blanc (j'ai l'impression d'une lame qui rentre dans mon cerveau)
  • concernant les intérêts restreints, j'ai eu la "chance" d'en avoir plusieurs socialement acceptables, au fil de ma vie. Cependant, j'en ai toujours eu un seul à la fois, qui a duré plusieurs années à chaque fois. Le dessin quand j'étais enfant, puis les jeux vidéos adolescent, les arts martiaux jeune adulte, les films/séries ensuite, puis la musique, et enfin l'informatique. Ce qui fait que je peux tout de même avoir une conversation avec beaucoup de gens, mais le souci est que mes informations datent de l'époque de l'intérêt restreint, et je ne parle donc par exemple que de films qui datent de pas mal d'années, ou de vieux jeux vidéos...
  • concernant l'empathie, ce qui me rend le plus triste, est que je me suis presque toujours senti déconnecté des gens, et le seul et unique moyen que j'ai trouvé pour me sentir connecté à quelqu'un fut de le toucher. Si je peux serrer une personne dans mes bras, je vais réussir à me sentir connecté à elle et vais pouvoir l'écouter. Mais très tristement, pour la quasi majorité des personnes que je rencontre, si leurs sujets de conversation ne colle pas avec mes intérêts restreints, je joue le jeu social en les écoutant et en rebondissant sur ce qu'ils me disent, mais cela ne m'intéresse jamais. Et comme j'analyse leurs pensées, réactions, émotions sur le plan cérébral, j'ai tristement souvent la pensée qu'ils sont "illogiques". Je ne comprends souvent pas leurs réactions, leur manière de penser, leurs codes sociaux, mais je fais "comme". Il en résulte que je me sens isolé même en étant entouré.
  • le besoin de savoir tout en détails. Par exemple, si je vois un arbre, mon cerveau cherche à estimer sa hauteur. Si je prends le train, j'observe les changements de voies, je suis le chemin sur mon téléphone pour "checker" chaque ville passée.
  • le fait que je comprends souvent les choses hors contexte court-circuite les conversations que j'ai avec les gens. Ils me parlent de quelque chose, je décroche, et à un moment, un mot qu'ils disent me fait penser à quelque chose et je "rebondis" sur ce mot pour parler de quelque chose qui m'intéresse mais qui est complètement décorrelé avec ce qu'ils me disaient. Et les gens ne saisissent pas ce qui se passe... et je ne m'en rends compte que quelques minutes plus tard que j'ai complètement changé de sujet.

Un jour, alors que j'avais 19 ans, j'ai dit à ma soeur que j'avais la sensation de porter en permanence un masque, de ne jamais être naturel avec personne, même avec ma famille. Cette sensation m'a quitté avec les personnes très proches de moi, mais même parfois avec elles, il m'arrive de passer en pilotage automatique et d'imiter sans pouvoir m'en empêcher une réaction, une intonation.

Quand j'avais 24 ans, un ami m'a demandé ce qui me motiverait à sortir de chez moi pour voir des gens et ma réponse fut sans équivoque: "rien". Je ne me sentais à l'aise qu'avec moi-même, seul, et être en compagnie des gens provoquait systématiquement un malaise.

 

Je vais vous donner des exemples de second degré / sous-entendus / compréhension hors contexte que je ne comprends pas, ou difficilement:

  • Je mets une heure à réaliser une tâche, et une personne vient me voir en me demandant pourquoi j'ai mis trois heures à la faire. Je lui signale alors qu'elle se trompe et que je n'ai mis qu'une heure
  • Une personne me dit que mes enfants sont souvent fatigués le lundi et qu'il faudrait que j'évite de les emmener à disneyland tous les week-ends. J'ai alors répondu que nous ne faisions pas des sorties tous les week-ends et que je ne les avais emmené à disneyland qu'une seule fois
  • Un collègue dit, en parlant d'un code: "elle est bizarre la classe chelou". Mon esprit comprend immédiatement que la classe s'appelle "chelou", puis, une seconde plus tard, saisit qu'il dit qu'elle est écrite bizarrement (et là, mon esprit s'active car je veux comprendre en détail pourquoi il la trouve étrange)
  • Mon enseignant d'économie me demande si je connais les comptes en T. Je réponds non car je pense le mot hors contexte (ça m'arrive quasiment tous les jours), et j'entends "contentés".
  • Un acteur, dans une série, habillé en caleçon, replie un drap, et dit: "quand je pense que je plie un drap en caleçon". Mon esprit comprend immédiatement qu'il replie un drap pour lui faire prendre la forme d'un caleçon, puis saisit que c'est absurde, prend des indices, et comprend la phrase
  • Je dis à une personne (alors que j'ai 32 ans sur le moment) que j'ai mis longtemps avant de comprendre que l'on ne devait pas sincèrement répondre à la question "ça va?", et elle me dit "ah ouais, mettre 30 ans à comprendre ça, c'est chaud". Mon esprit se "froisse comme une feuille", se met en mode incompréhension et se demande "elle ne sait pas que j'ai 32 ans? Pourquoi parle-t-elle de 30 ans?"
  • Une personne "déforme la réalité", faisant de l'ironie, et je ne le vois pas. Une connaissance a renversé de l'eau sur mon ordinateur (pas mal d'eau) et m'a dit: "il a pris un peu l'eau" en souriant. J'ai répondu "pas qu'un peu!"
  • Je parle d'un fait la veille, par exemple que je vais attendre avant de racheter un ordinateur, et le lendemain, la personne qui a causé l'incident me demande d'attendre avant de faire ça. Mais hier étant déjà passé, et n'en ayant pas reparlé dans cette conversation en donnant une date précise de l'achat, je lui signale que je ne comprends pas pourquoi il en parle puisque je ne le mentionne pas aujourd'hui que je vais racheter une machine
  • Un jour, quelqu'un m'a dit de manière très désagréable que la nourriture extérieure était interdite et que c'était affiché partout. J'ai pensé que c'était faux car il y avait des espaces sur le mur où ce texte n'était pas affiché.
  • Une connaissance était bien malade le samedi. Le dimanche, elle m'appelle et me dit qu'elle a une pêche d'enfer. L'analyse de sa phrase m'a fait pencher pour de l'ironie, mais le doute a subsisté jusqu'à ce que je lui demande si c'était bien de l'ironie, car je me disais qu'elle se motivait peut-être en disant cela et qu'elle se sentait mieux que la veille.
  • un collègue me rappelle que j'ai changé de voie professionnelle et que ça se sent un peu (j'ai été enseignant avant d'être développeur). Il me connait depuis deux mois, et ne pouvait parler que de ce changement, mais tous les changements professionnels de ma vie me sont apparus (vétérinaire, désir de faire psycho, puis métier de professeur des écoles, puis le CNAM avec le parcours architecte système d'information, puis le changement de spécialité en devenant architecte logiciel) et j'ai froncé les sourcils car je me demandais de quel changement de voie il parlait car j'en voyais beaucoup plus "hors contexte"
  • Si quelqu'un me demande si j'ai une photo de profil sur un compte, mon cerveau comprend immédiatement : est-ce que j'ai une photo de moi où je suis de profil? Et bien sûr, mon cerveau comprend dans un second temps que l'on parle d'une photo d'un profil.

 

A tout ceci se rajoute des choses handicapantes pour moi:

  • Quand quelqu'un me parle, je dois faire d'importants efforts pour l'écouter car je me perds dans la multitude de détails de son visage, et souvent de détails de son iris. Mais je ne dois pas perdre le fil de ce qu'elle me dit, alors je dois me concentrer à l'extrême.
  • Si une personne change régulièrement de direction selon un plan défini à l'origine, cela va provoquer chez moi de l'agacement, car les choses qui changent me stressent énormément, je ne comprends pas ce qui motive ces changements récurrents et "l'illogisme" du comportement va me mettre en situation de stress intense et d'agacement.
  • Quand quelqu'un me parle, je pense "en arbre". Je vois ce qu'elle me dit, puis, si  la personne n'est pas exhaustive et explicite, ma pensée se divise en deux ou trois branches d'hypothèses, puis, selon l'avancée de son discours, chaque branche peut encore se diviser en plusieurs branches, ce qui provoque chez moi une confusion mentale importante
  • Quand une personne me parle de quelque chose, je me mets à voir tous les détails de ce dont elle me parle (si elle me parle d'une lampe qui a du mal à s'allumer, puis qu'elle enchaine sur autre chose, je vais commencer à voir le détail de l'intérieur de l'ampoule, la connexion qui ne se fait pas, le culot de l'ampoule, etc.) et je dois faire beaucoup d'efforts pour suivre sa pensée tout en contenant la frustration que l'on ne se soit pas concentré sur les détails de la phrase d'avant pour passer rapidement à un autre sujet
  • J'ai besoin, lorsqu'on me confie une tâche, qu'elle soit très détaillée et que les balises soient clairement définies, sinon, attendez-vous à ce que je pose un certain nombre de questions sur ce qu'il faut faire ou ne pas faire
  • Ma pensée "en arbre" fait que je peux faire des digressions et sauter d'une branche à une autre. Les gens se perdent alors à essayer de suivre ma pensée (ça se voit quand j'essaie d'expliquer quelque chose) et je vois qu'ils ne me trouvent pas clair
  • La fatigue des interactions sociales altère de manière importante ma mémoire à très court terme et je peux rapidement perdre le fil de mes pensées ou oublier la réponse que quelqu'un m'a donnée quelques minutes avant. Je perds régulièrement des objets. Pour soulager ma mémoire, je fais également de nombreuses listes sur mon téléphone ou sur papier.
  • La fatigue des interactions sociales m'oblige à avoir 9 heures de sommeil pour avoir l'esprit à peu près clair toute la journée, mais me pousse aussi à me retrancher dans le silence le plus souvent possible pour reposer mon esprit et être seul avec mes propres pensées.
  • Mon cerveau m'envoie immédiatement des images d'expressions comme "être dos au mur", "voir la vie en rose", "il ne faut pas être aveugle" et je dois à chaque fois faire l'effort de "switcher" sur le sens figuré, ce qui provoque une fatigue importante
  • Quand je parle, au fur et à mesure que je déroule mes pensées, certains mots me font penser à d'autres choses et l'idée se stocke comme dans la file d'un train. Et ainsi de suite. Les gens qui essaient de converser avec moi ont alors l'impression que je passe d'un sujet à l'autre, sans transition, sans aucune pause, et j'ai la sensation que ça les perturbe. De plus, je parle souvent vite de peur de perdre les idées qui s'accumulent.
  • Une hypersensibilité très marquée que je m'efforce de masquer le plus possible car j'ai eu tendance (et cela m'arrive encore pas mal aujourd'hui) à parler beaucoup de mes émotions (à mon avis pour y voir plus clair), souvent de manière égocentrique, et la plupart du temps afin de tenter de me connecter avec les gens (mais du coup, je parlais de mes émotions un peu à n'importe qui, ce qui fut désastreux dans le monde professionnel)
  • Mes soucis de "déconnexion" des gens a entrainé chez moi une sorte d'egocentrisme et les discussions tournent souvent autour de moi, de mes intérêts restreints et aussi de mes émotions que je cherche à comprendre en permanence.
  • Je reste régulièrement absorbé (jusqu’à en perdre la notion du temps) par tout ce que je vois. Si je me rends dans la salle de bain d’une personne, je peux rester plusieurs minutes à voir les différences de pigments entre les carreaux du sol, les petites poussières qui trainent, comment le reflet de la lumière artificielle s’éclate sur les carreaux, les imperfections des jointures, les croisillons qui apparaissent par endroits… Quand je traverse les couloirs des transports en commun, je me retrouve rapidement « happé » par la lumière qui se déplace sur une poubelle au fur et à mesure que j’avance, par la multitude de détails d’une affiche à moitié déchirée et du reste de l’image gauche qui reste, ainsi que du côté absurde de la « liaison » avec l’image droite incomplète. Dans le métro, souvent, je vois de minuscules fils de manteaux qui partent des coutures et qu’il faudrait recoudre… Et cela, c’est tout le temps, à tout instant de la journée, ce qui est tout simplement épuisant.
  • Quand on me parle, je comprends les mots un par un, détachés les uns des autres, et mon cerveau les interprète tous de manière indépendante. A cela s'ajoute la difficulté des liaisons entre les mots qui peuvent me faire penser qu'une personne a dit un mot alors que ça n'était pas le cas. Il me faut un laps de temps très court (peut-être une seconde) pour réassembler tous les mots et trouver le sens le plus logique. Si une personne marque une pause, même très courte, entre deux syllabes, je dois encore une fois trouver le bon sens. Exemples: "c'est vrai qu'il est beaucoup plus vieux qu'elle". Mon cerveau entend: "c'est vrai" "qu'il est pluvieux" "qu'elle". Je vois l'image d'une averse. Incompréhension, je ne saisis pas la phrase. Puis je comprends la liaison entre "plus" et vieux", et le lien avec "qu'elle". Tout à l'heure, dans la file d'attente, quelqu'un a dit, en marquant une très courte pause entre deux syllabes: "tu la tutoies, à présent?". Mon cerveau a entendu "tu la tues, toi à présent?" car elle a marqué une très légère pause entre le tu et le toies. Et c'est tous les jours comme ça, d'où l'épuisement des interactions sociales (en partie, car je me pose aussi énormément de questions sur la bonne manière d'agir socialement, la position à avoir, etc.)

Je pense en détails. En permanence. Si vous me parlez d'un chemin que je connais pour m'indiquer une boutique que je ne connais pas, quand vous allez me parler du chemin, je vais revoir en photographie interne de nombreux détails que j'ai observés en suivant ce chemin, comme les fleurs du jardin de la maison que j'ai croisées, le temps qu'il faisait, les détails du trottoir, les graffitis, etc. Et je dois faire abstraction de ces détails pour vous suivre dans votre cheminement sinon je me perds. J'ai alors recours à street view pour refaire l'itinéraire avec la personne et me le visualiser clairement, mais à nouveau, mon regard est happé par les dizaines de détails de chaque image que je vois sur l'ordinateur.

A cela peut (mais ce n'est en rien une caractéristique obligatoire) s'ajouter un QI élevé. Les tests psychotechniques que m'ont fait passer l'hôpital se sont très bien passés pour moi (j'ai compris 58 suites sur 60), et quand j'avais 15 ans, j'avais passé un test de QI et avait obtenu 120. Mais il est important de souligner que les autistes ne sont pas tous à l'aise avec les mathématiques.

Ce sens du détail est très positif dans mon métier (je suis développeur de sites internet), mais les gens fatiguent souvent en voyant à quel point je demande des détails sur la tâche, ce qui me fait passer pour quelqu'un de "peu sûr de lui".

Mais il est handicapant dans la vie car source de stress permanent. Je me demande, dès que je suis avec des gens, comment je dois réagir dans telle ou telle situation. C'est très fatiguant et ça me laisse régulièrement dans le doute.

A présent vient la notion de compassion. Le bouddhisme m'a montré que l'on peut avoir des troubles du spectre autistique et éprouver de la compassion car, notre vie étant marquée par la difficulté et les émotions fortes, et souhaitant ne plus souffrir, je suis naturellement touché par toute personne qui souffre.

Donc non, les autistes ne sont pas des personnes qui n'aiment pas les autres. Mais les "intérêts restreints" compliquent les interactions sociales, même si l'on peut faire illusion sur une courte durée. Et le fait de se sentir déconnecté de soi à force de jouer le jeu des relations sociales pousse (en tout cas, dans mon cas) à se sentir déconnecté des gens, à ne pas se sentir concerné par leur vie, leur manière de penser, et même à ne pas vouloir être avec eux.

Je dois également tellement composer avec ma fatigue chronique, j'ai besoin de tant de temps seul pour me reconnecter avec moi-même, que je peux passer des mois sans voir des amis, par besoin de repos, de me retrouver. C'est une souffrance, mais je sais que si je voyais plus régulièrement des amis le soir ou le week-end, je "passerais moins de temps avec moi-même", et il m'arriverait ce qui m'est arrivé il y a un an: un burn-out.

La "solution" est de me coucher tôt chaque soir (21h-21h30) pour récupérer suffisamment pour voir, tous les 3-4 mois, des amis le week-end. C'est l'un des points les plus compliqués de ma vie à gérer. Car, au bout d'un moment, la solitude s'installe et la déprime avec. Je prends sur moi pour voir des amis, et cela me fait énormément de bien. C'est là que je vois que l'être humain s'enrichit véritablement au contact des autres. Mais quand arrive le lundi, que je me sens épuisé et que je pense "vivement ce soir que je puisse dormir et récupérer un peu", je me dis que ma vie sociale n'est pas simple à gérer et que l'on pourrait effectivement penser que "je n'aime pas les gens", que je suis "associal", dans le meilleur des cas "solitaire".

A présent, la suite des événements, c'est l'orientation vers le Centre Expert Asperger de Créteil pour que je passe la suite des tests et que l'on détermine avec précision mon autisme.

Bien qu'il n'ait pas de valeur de diagnostic, le résultat que j'ai eu à ce test en ligne est intéressant (et aussi les résultats des personnes dites neurotypiques) : quiz-ligne-asperger

Pour finir, je vous invite à voir ces quelques vidéos très intéressantes:


Josef Schovanec par autisme_info31